Origines d’une Eve

Oluchi Onweagba, m'inspire pour Eve

Eve, plus que tout autre de mes personnages, a une valeur très particulière pour moi. 
Sans lever complètement le voile sur elle et ses multitudes, maintenant que vous l’avez entraperçue dans le Chapitre 5, j’ai envie de vous raconter d’où elle me vient.

Extraits d’archives et confidences.
Asseyez vous, ça risque d’être un peu long.

Mon « statut » d’auteur est tout neuf. 
D’ailleurs, ma première publication officielle sera pour début 2015.

Avant, dans mon activité d’écriture, j’étais rôliste. C’est à dire que j’écrivais dans le cadre de forums et jeux rôle-play, pour le fun et le loisir.
Dans ces univers pré-existants, la seule création du joueur-rôliste est de fabriquer un personnage et de le faire évoluer, au contact des autres.

Ainsi, Eve est née en 2009, de ma rencontre avec un autre rôliste et de notre irrépressible envie d’écrire ensemble.
Avant même de savoir dans quel monde nous allions jouer , nous avions chacun de notre coté composé nos personnages (un homme pour lui, une femme pour moi), en partant de l’idée qu’ils avaient eu une relation amoureuse ensemble, et une rupture, sept ans auparavant.
Et ce passé, nous le racontions en petites touches, entre deux textes narratifs. Comme des polaroïds sortis d’un album photo. Nous appelions cela des « évocations ». Chacun de nos textes se répondant.
Et nous inventions cette histoire d’amour révolue au fur et à mesure, en même temps que nous étoffions nos personnages respectifs. L’idée de l’un inspirant l’autre. Jusqu’aux retrouvailles inévitables.

Pour lui donner corps, à une époque où j’avais besoin d’un support visuel pour écrire, je lui avais choisi la top modèle africaine Oluchi Onweagba. 
Inspirante, n’est ce pas ?

  
 

Mon partenaire d’écriture et moi avions posé nos valises et nos personnages dans un univers futuriste. Un 23e siecle où les humains peuvent se faire améliorer de quelques pièces nano-technologiques, et où l’on peut habiter dans un vaisseau spatial comme dans un bateau de croisière.

Ce jeu de plume était passionnant. J’y ai appris beaucoup de choses et trouvé mon style d’écriture que vous connaissez aujourd’hui. 
Mais de cette expérience, ma plus belle trouvaille, est Eve, elle-même.

Femme. Fauve. Dans tous ces états. Forces et faiblesses.
C’est un personnage mystérieux, intense et protéiforme.
L’adapter pour l’incorporer à l’univers de Mademoiselle Exquise était tellement facile…
Si Daphné est mon héroïne, Eve est un élément central et déclencheur de mon roman.

Un jour, j’écrirai pour elle. Rien qu’elle.
Je ne suis pas encore prête.

En attendant, et en plus de tout ce que vous allez apprendre sur elle au fil du roman en cours, je vous livre aujourd’hui, sorti d’un carton de souvenirs -et dans un ordre précaire- les textes et évocations que j’avais écris à sa création. 
Et tout me sert encore.

Pécheresse
(très inspiré de Fred Vargas)

– Qu’est ce tu y sais aux femmes toi ? s’exclame l’objecteur, en espérant lui clouer le bec.
– J’m’y connais, puisque j’ai perdu la mienne.

Les trois hommes ont un hochement de tête approbateur. 

– Je t’ dis que c’est une sorcière, reprend celui qui sait. Sinon, comment t’explique que le Cuistot en soit dingue ?
– C’est pas parcequ’elle vient du Sud, qu’elle fait des trucs avec des grigris.
– Du vaudou, corrige l’érudit.
– Range ta corde toi, au lieu de ponctuer.

La journée est paisible. La mer calme. Alors des mâles s’autorisent un Conseil viril.
Sous couvert d’un entretien des cordages, ils guettent les gestes de leur intrigante passagère.
Ils font ça souvent. Depuis les mois qu’elle est à bord. Ils savent qu’elle sait qu’ils sont là. Et tous font semblant de rien.
Sur le quatre mats goélette, elle est presque devenue un membre de l’équipage. Volontaire, débrouillarde, elle a amadoué le capitaine qui pose sur elle un regard paternel, et ensorcelé le cuisinier en chef qui lui réserve le meilleur de ses petits plats.
D’où la contrariété des autres. Entre jalousie infantile et fantasme d’adultes.

– Elle est moche en plus, juge cruellement, encore une fois, celui qui sait. Trop maigre. Trop grande.
– Des jambes d’une longueur pareille me laissent plutôt rêveur…

Rires salaces, histoire de faire baisser la tension qui règne sur le Conseil, depuis que la belle scrute l’horizon sans le moindre mouvement. Statue de sel, figée dans la contemplation mystique et l’attente.

Dans quelques jours, la terre.
Cet espoir à portée de main arrache un sourire à la jeune femme.
Cinq mois sur l’Ecart III finissent par lui picoter dans les jambes. Le roulis de la vie en mer l’amuse à petite dose, mais même si le voilier est grand, elle a besoin d’espace.
Le comble… se sentir coincée, dans quelque chose d’aussi vaste qu’un océan.

La suite est assez simple. Toujours la même rengaine habituelle. Le train train routinier de celle qui ne se pose jamais.
Fouler le plancher des vaches, se dégoter une piaule pour quelques semaines, trouver un petit boulot, et attendre de voir.
Voir les gens. Voir la vie. Voir l’amour. Jusqu’à ce que les vents la chatouillent à nouveau. Puis repartir. Bouger. Toujours.

Fermant les paupières quelques instants, elle hume l’air marin en silence, les mains accrochées au bastingage.
Ça sent le sol, le sable et l’humus. En note de fond, derrière le parfum de la mer. Ça sent le pain à la croûte qui croustille, les fruits frais de saison, la laitue croquante, le lait de la traite matinale, l’eau de rose et la cannelle…
A l’évidence, la faim l’influence. Elle ouvre les yeux, avec un nouveau sourire sur ses lèvres pulpeuses. Le vent pue juste la poiscaille et le sel. Et l’homme qui se néglige, note t-elle avec un discret plissement de nez.

Le Conseil des cordeurs est réunit. Les pauvres s’ennuient ferme.
Elle leur offre une distraction de choix, portant des shorts à la petitesse outrageante ou des ingénus tee-shirts trop serrés, pour nourrir leurs frustrations diverses. Tant qu’à faire, de couleur pastel les fringues, pour bien faire ressortir la teinte foncée et peu commune de sa peau.
Magicienne ou putain, qu’ils pensent ce qu’ils veulent, de toute façon, ils n’osent pas la toucher. A part Lamarre, elle les dépasse tous en taille. Ça doit perturber leur virilité. Elle, ça l’amuse.
Tout le monde y gagne au final.
Surtout Martinez, le cuisinier. Et elle a les crocs.

Elle s’anime enfin. Le port altier d’une reine exotique en drapé, quand elle passe devant les trois marins, sans leur adresser le moindre regard. Les petites perles en bois, à l’attache de ses nombreuses tresses, accompagnent sa démarche chaloupée d’un tintement gracieux.

Cinq yeux suivent son départ sans pudeur. Le borgne, c’est celui qui sait.

– J’vous dis qu’elle l’aura tué avant la fin du voyage… marmonne t-il avant de cracher par-dessus bord.
Eve. Tss ! Le nom de la première des pécheresses. C’est pas pour rien. Je sais… je connais les femmes moi.

Les deux autres haussent les épaules de concert.
Il faudra bien un jour que quelqu’un lui dise à ce vieil idiot. Si sa femme l’a quitté, c’est, justement, parcequ’il n’y comprend rien.

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Clair obscur
(évocation)

Les volets en persienne d’une maison de ville.
Le soleil qui décline à l’horizon et sur le port.
L’ombre projetée sur le mur blanchi.
Des stries sombres entre des rais de lumière persistante.
Couleurs chaudes d’ambre et de chocolat.
Comme là bas. Par delà l’océan.

Les mêmes persiennes aux fenêtres d’une vieille chambre d’hôtel. Ces pensions sans touriste dans une cité de bois et de terre.
Les troncs entiers, mis à nu, qui se bousculaient les uns les autres, se pressaient et s’entrechoquaient, dans un bruit sourd et régulier, au fil du large fleuve.

Cette essence rare, imputrescible, qui habillait tout.
Son parfum unique et enivrant déteignait sur les choses et les êtres. Mêlée à l’odeur molle de l’eau, âcre de la terre moite. 

Tout portait son gout d’éternité. Comptoir, chaise, table, lit… volet.

Corps.

Emmêlés à l’aube. Noués au crépuscule.
De brun et de blanc.
Mélangés dans le but inassouvi de se fondre. De se teinter de l’autre.
Une jambe claire sur une cuisse foncée. De courtes mèches blondes caressées par une crinière noire.
Ses doigts pâles, à la conquête de courbes aux reflets châtain.
Pinceau s’immergeant dans la gouache accueillante…

La lueur cuivrée de la lumière qui filtrait entre les petites lattes. Au travers d’une moustiquaire évanescente.
Et les silhouettes qui s’étiraient, haletantes, unies, du sol au mur, du mur au plafond.
Leur ombre commune.
D’une seule couleur.

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Bar à l’Orange
(inspiré d’un conte de griot)

– C’est hors-de-ques-tion !

La voix tonitruante devance l’homme.
Petit, blanc comme un linge, maigre et nerveux, les cheveux rares grisonnant jusque sur sa barbe artistiquement mal taillée, il sort de la cuisine en claquant la porte battante au passage, jetant son torchon sur le comptoir du bar en bois.

Son épouse sursaute à l’éclat, alors qu’elle est en train de finir un tricot, sage sur un banc de la pièce principale. Sur son visage joufflu, un sourire nait discrètement quand elle comprend qu’il n’y a pas de raison de s’inquiéter. Le Père est encore en train de se disputer gentiment avec leur petite pensionnaire.

« Petite », n’est pas tout à fait l’adjectif qui convient le mieux à la jeune femme qui sort tranquillement à la suite du vieux.
Grande et longiligne, elle pourrait poser son broc de bière sur la tête du bonhomme qui s’énerve tout seul.
Habillée de vêtements tachés, à l’évidence destinés aux boulots ingrats, elle ricane, jouant avec une clef de douze du bout de ses longs doigts bruns.

– Regarde dans quel état il se met, la Mère ! Je lui ai juste donné une idée pour le menu de ce soir… , minaude-t-elle , mielleuse, à la petite femme, tout en coulant un regard en coin, de pure taquinerie, vers le tenancier de l’auberge.
– Des oranges ! Ça va pas nan ?! Et pourquoi pas des fraises tant que t’y es ?! tonne le vieux, ulcéré.
– Pardon, mais ça serait bête de pas écouler tes fruits qui pourrissent. Puis c’est vachement bon avec du bar. 

Nonchalante, elle s’assoit sur un coin de table et étire les jambes.

Elle reprend.

– C’est pas parceque tu n’y avais jamais pensé toi-même que l’idée est mauvaise. En Asie, ils cuisinent souvent les viandes avec des fruits, par exemple. Le mélange des textures fondantes et fermes, des saveurs sucrées et salées… hmmm… 

Toute à son souvenir, elle illustre avec les mains, mimant la tendreté d’un abricot cuit, ou le moelleux d’une pomme au four, accompagnant une pièce de porc. Dans ce bled, ils ne mangent que du poisson on dirait, alors il faudra faire avec.

Un « pff » rauque et dédaigneux vient clôturer le débat. Il n’y aura pas de fruit dans les assiettes hors des tartes pour le dessert.
La Mère a reprit la confection de son écharpe.
Le vieux éponge son large front avec le torchon. De l’autre main, il sort une bouteille de gnole d’un placard, et la pose sur le chêne du comptoir. Deux petits verres côte à côte. Sa façon muette d’enterrer la hache de guerre.
Eve le sait, et se lève pour se joindre à lui.
L’outil de fer va retrouver quelques copains à lui calés à la ceinture de cuir. Gants poussiéreux, tournevis plat et pince coupante. Le cruciforme est planté dans l’épaisse masse de cheveux de la demoiselle, dans une sorte de chignon de fortune, menaçant à tout moment de lâcher des mèches sombres à l’âme vagabonde.

Le sourire qu’elle lui adresse est sans malice. Un de ces sourires d’enfant, complètement sincère. Le genre à découvrir dents et gencives.
Le contraste entre la blancheur étincelante de sa dentition et les différentes nuances de marron de son visage a encore le don, au bout d’un mois qu’elle vit là, de surprendre le Père.

Il l’aime bien cette gamine. Quel âge elle doit avoir ? Un peu moins de vingt cinq ans ?
Sans môme, sans homme.
Elle a vadrouillé. Ça se voit à ses affaires. Que de l’utile, du pratique. Le genre de trucs qu’elle peut mettre dans son sac-à-dos pourri, usé et chéri jusqu’à la corde, qu’elle doit se trimballer depuis des années.
Il croit pas qu’elle ait des fanfreluches de gonzesses, type dentelle et maquillage. A la limite, un bâton de rouge à lèvres. Mais elle a déjà la bouche tellement pulpeuse, faut dire, que la colorer c’est pousser au crime.
Les compliments grivois vont bon train parmi les quelques clients habitués. Elle leur répond avec un clin d’œil qu’elle vaut plus cher qu’une pute. Alors les gars se contentent de rire. Ils ont pas le choix. On ne fricotent pas comme ça avec une bonne femme qui tient tête à des marins pendant un concours de boisson.

– Tu sais pourquoi il y a tant d’idiots dans le monde ?

La voix veloutée d’Eve tire le vieux de ses rêveries. Silencieux, il remplit les godets d’alcool artisanal et vide le sien d’un trait.

– Dans mon village, poursuit-elle, debout face à lui, de l’autre coté du bar, en sirotant le sien par lampées prudentes.
On raconte qu’un jour trois idiots qu’on avait chassés pour leur bêtise se retrouvèrent à une croisée de chemins et se dirent :  » Peut-être arriverons-nous à quelque chose d’utile en réunissant l’intelligence de trois têtes stupides  » . Et ils poursuivirent leur chemin ensemble.
Peu de temps après, ils arrivèrent devant une cabane d’où sortit un vieil homme.  » Où allez vous ?  » demanda celui-ci. Les idiots haussèrent les épaules :  » Là où nous porteront nos jambes. On nous a chassés de chez nous pour notre bêtise. « 
Le vieux répliqua :  » Alors, entrez. Je vais vous mettre à l’épreuve.  » Il avait trois filles tout aussi bêtes et se montrait donc compréhensif.

Nouvelle gorgée, Eve grimace, plissant les yeux.
Le Père hausse un sourcil à son attention, preuve qu’il écoute. Ça le rend toujours perplexe quand elle raconte une histoire. Parcequ’il sait qu’au bout, il y a une morale. Mais les trois-quarts du temps, il ne la comprend pas. Trop fier pour lui demander, il enregistre quand même. Il y a bien un jour où l’autre où elle expliquera.
En vieillissant, on devient patient. Alors, il hoche la tête d’un air grave, sa grosse main enveloppant son tout petit verre.

– Donc, le lendemain, il demanda au premier idiot :  » Va à la pêche !  » Et au deuxième :  » Va dans les fourrés et tresse des cordes !  » Puis au troisième :  » Et toi, apporte-moi des noix de coco !  »
Les idiots prirent un carrelet, une hache et un bâton et se mirent en route.
Le premier s’arrêta au bord d’une mare et se mit à pêcher. Quand son carrelet fut plein, il eut tout d’un coup soif. Il rejeta tout le poisson dans l’eau et rentra boire à la maison. Le vieux lui demanda :  » Où sont les poissons ?  »  » Je les ai rejetés à l’eau. La soif m’a pris et j’ai dû vite rentrer pour me désaltérer. « 
Le vieux se fâcha :  » Et tu ne pouvais pas boire à la mare ?  »  » Tiens, je n’y ai pas pensé. « 

– Quel con ! siffle l’aubergiste.
– Bah ouais. Eve sourit gentiment.
Pendant ce temps, le second idiot avait tressé un tas de cordes et se préparait à rentrer. Il s’aperçut qu’il n’avait pas de corde pour les attacher. Alors, il courut en chercher à la maison.
Et le vieil homme se fâcha encore :  » Et pourquoi n’as-tu pas attaché ton tas avec l’une des cordes ?  »  » Tiens, je n’y ai pas pensé. « 

D’un coup d’œil amusé, elle étudie son auditoire. Le vieux évite son regard, les pensées faussement plongées dans l’onde de l’eau de vie. Les broussailleux sourcils froncés trahissent son mécontentement grandissant.
Loin de se laisser distraire par les expressions orageuses de l’homme, la conteuse continue, du même ton tranquille, son récit. Interprétant chaque personnage en modulant sa voix et en imitant les actions.

– Le troisième idiot grimpa sur un cocotier et montra les noix de coco à son bâton :  » Tu vas jeter par terre ces noix, compris ?  »
Il descendit et commença à lancer le bâton sur le cocotier, mais il ne fit tomber aucune noix.
Lui aussi rentra à la maison bredouille et une fois de plus, le vieux se fâcha :  » Puisque tu étais sur le cocotier, pourquoi n’as-tu pas cueilli les noix à la main ?  »  » Tiens, je n’y ai pas pensé. « 

Une courte pause pour ajouter au suspens. Avant d’assener le coup de grâce d’un air totalement détaché.

– Le vieux comprit qu’il n’arriverait à rien avec les trois sots. Il leur donna ses trois filles pour femmes et les chassa tous.
Les idiots et leurs femmes construisirent une cabane et vécurent tant bien que mal. Ils eurent des enfants aussi bêtes qu’eux, les cabanes se multiplièrent et les idiots se répandirent dans le monde entier.

La dessus elle finit son verre d’une ultime gorgée, et le claque avec un bruit mat à coté de la bouteille, comme pour ponctuer.

– Voila ! annonce la grande noire, satisfaite.
En attendant, le Père, la fuite sous ton évier est réparée…

Et de sa démarche souple, elle laisse là le couple, remontant l’escalier de bois qui craque sous chacun de ses pas, pour regagner sa chambre et y déposer son barda de bricoleuse.
Apres, elle ira sans doute flâner sur le port, toute l’après-midi, où les dieux seuls savent ce qu’elle fabrique.

Incrédule, le vieux la regarde disparaitre à l’étage. Puis, pose un regard indécis sur sa femme.
– Dis donc… j’rêve ou elle vient de me traiter d’crétin ?

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Juste après
(évocation)

La fumée délicate s’élevait de la même manière qu’aujourd’hui. Voiles éphémères qui s’entrecroisaient. Bâton d’encens, cigarette illicite…

Juste après.
Le cœur qui soupirait. Repus et pourtant quémandant davantage.
Cette sensation de manque, quand leurs corps se dénouaient.
La séparation, nécessaire. Pour reprendre son souffle et se sourire. Mais douloureuse comme une blessure.

A portée de doigts, sa peau humide de plaisir. Sel en gouttelettes, glissant sur son visage, nez légèrement aquilin, lèvres pâles.
Les frissons qui le parcourraient quelques secondes. Répliques le long de son être, du séisme qui les avait unis. Résonnances jusqu’à elle, qui le contemplait en expirant doucement, lascivement échouée après leur amoureuse tempête.

Caresses effleurées. Syllabes décousues, murmurées d’une voix rauque.
Ses baisers, quand les frémissements cessaient. Quand la chaleur de la réalité se rappelait à eux, et qu’elle tentait en vain de les étouffer.

L’envie irrépressible de recommencer.
Le désir, que ça ne s’arrête jamais.
Juste après.

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Trois Mots

– Maya ! T’as du courrier !
– N’importe quoi lui… , maugrée la jeune fille en sortant de sa chambre.

Si elle avait reçu un mail, sa montre aurait vibrée.
Il n’y a bien que les officiels pour continuer à envoyer de vrais courriers.
Pollution, déforestation, lenteur de distribution, cout de revient, modernité… au vingt troisième siècle, les gens préfèrent que ça bippe et que ça tilte. Communication instantanée, connectés, en permanence. Et, même si elle vit dans une modeste petite ville tranquille de la grande banlieue de Néo-Dakar, Maya est à la page.

Agacée, elle dévisage l’un de ses petits frères, qui tient fièrement une enveloppe dans les mains.
Lequel est ce des quatre ? Elle a beau chercher, elle n’a jamais trouvé le détail pour les distinguer les uns des autres.
Bébés pareils, nés d’un caprice maternel et d’un délire génétiquement modifié. Gaillards grands et costauds pour leur âge, aux cheveux de jais rasés de dessins géométriques, aux yeux noisette et à la peau d’un cacao profond. Mâchoires volontaires, sourires sereins, et le nez familial. Rigoureusement identiques.
Il n’y a bien que pour le regard que Maman s’est offert une coquetterie. Lasse, sans doute, du noir de ses deux filles. Ironie du sort, elle avait choisit vert sur catalogue pour la conception des quadruplés. La couleur a mal tournée. Et c’est tant mieux, si vous voulez l’avis de la frangine.

Elle lui arrache la lettre des doigts sans un merci.
Et à ce simple contact, le choc.
Ça n’est pas n’importe quel courrier. Sans même l’ouvrir, déjà, elle sait. Au toucher rigide de ce qu’elle contient.
Évidement, pas d’adresse au dos, alors qu’elle détache avec fébrilité un coté du papier pour dévoiler la carte postale.
Photo d’un galet gris-rosé, ovale et lisse, posé au milieu d’ondes concentriques dessinées avec du sable blanc.  Trois mots, d’une belle écriture fluide à l’encre de chine. « Je vous aime ».
Nul besoin de signature. Il n’y a qu’une personne pour faire cela. Un seul être qu’elle connait, et qui fait cette même déclaration secrète tous les ans, par correspondance interposée : sa grande sœur.

Eve est partie la veille de son dix-septième anniversaire. Embarquée par la mer, sur un voilier inconnu, il y a quelques années. 

C’est, pour ainsi dire, elle qui l’avait élevée. Elle remplaçait aussi leur mère  auprès des garçons, quand ils étaient encore tout petits. Eux, étaient si jeunes, ils n’ont sans doute plus aucun souvenir de leur sœur ainée. Eve, elle, savait sans hésitation les différencier. 

Ces heures consacrées aux enfants quand elle rentrait à peine des cours. Des nuits à chuchoter des rêves d’ailleurs et à raconter des histoires entre sœurs.
Les matins pressés,  première levée, pour tout préparer.  Les soirs épuisés, à bercer quatre bébés. Les courses en scooter, sa cuisine chaotique, ses fou-rires sucré-salés, les après-midis de vacances avec elle sur la plage sauvage…
Et un jour, c’était fini. Partie. Sans prévenir, sans rien dire.
Quand elle estimait, sans doute, que la cadette était en âge de reprendre le flambeau. Ou que tous étaient assez grands pour se passer d’elle. Les garçons avaient cinq ans. Maya onze.
Leur mère ne lui a jamais pardonné. Sa fuite l’obligeant à assumer ses responsabilités et à ne plus s’absenter des mois entiers.

Émue, l’adolescente tourne l’enveloppe dans ses doigts bruns, et étudie brièvement le timbre tamponné. Tokyo.
Une fleur séchée s’échappe, jusque là dissimulée et coincée dans un pli. Douce fleur rose pâle de cerisier japonais.
Le petit bonhomme, qui observe avec perplexité et inquiétude les émotions se peindre sur le visage de sa sœur, s’empresse de ramasser le végétal avec délicatesse, et de le lui rendre.
Elle lui sourit tendrement.

La carte en rejoint cinq autres, punaisées sur le mur au dessus de son lit…

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Turn me on
(évocation)

C’était le premier jour. Quelques heures tout juste après son arrivée.
Décalage horaire, excitation de la découverte, nouvelle aventure.

L’air trop lourd l’enlaçant de ses bras moites et brûlants.
La fraîcheur relative du fleuve. Artère gigantesque charriant la boue, les animaux et les hommes, indifféremment, sur les bords de son lit.
La forêt d’émeraude, poumon précieux, expirant de toute sa force pour ce qui restait de la planète.

Un vieux café dans la ville désertée en pleine après-midi.
L’heure de la sieste, l’heure des dominos, des dés, et d’un expresso serré.
Quand elle était entrée, c’est sur lui que ses yeux se sont en premier posés. Tignasse blonde au milieu de tous ces cheveux noirs.
Le diaphane de sa peau aussi peu couleur locale que l’ébène de la sienne. Son rire victorieux alors qu’il gagnait la partie, face à des ronchons basanés convaincus qu’il trichait.
Et quand il avait levé son regard si clair sur elle, elle avait cessé de respirer.

Leurs corps se rencontrèrent bien avant la tombée de la nuit.
Vêtements arrachés, empressement enfiévré, baisers affamés.
Leur fusion comme une ardente évidence avant même de connaître son prénom.

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Juliet Robinson

Le coup résonne dans la pièce. Bruit sourd pourtant, d’un poing s’écrasant violement sur un visage. La pommette enfle, à défaut de bleuir comme il se doit. Les peaux noires ne marquent pas facilement…
Un petit rire nerveux échappe à l’autre homme.
Nouveau sanglot féminin. Et les larmes noircies par le rimel tracent des traits flous sur le visage tuméfié.

– I told you already… I don’t know !

Et elle supplie encore, entre deux hoquets désordonnés. Son grand corps enchainé sur une chaise Louis XVI, tressaille douloureusement à chacune de ses inspirations. Jambes nues, jupe trop courte, talons aiguilles dont l’un est brisé, corsage déchiré sur une lingerie rouge vif, cheveux décolorés, d’un roux étranger, maquillage éprouvé…
Ça fait un peu tache, dans le luxe de la grande pièce, et elle le sait. Toutes ces vieilleries clinquantes lui donnent la nausée. Dorure au plafond, peintures sur chaque centimètre de mur, seringues au sol.
Il est plus que temps qu’elle se tire de ce nid de serpents. Mais elle aurait préféré la manière douce quand même.

Une claque, sur l’autre joue, histoire de lui remettre les idées en place. Ce type a les mains trop larges.
Il échange quelques mots en russe avec son collègue.

– Juliet… Juliet Robinson, damnit…, articule t-elle difficilement, la voix rendue couinante par les pleurs. Un filet de sang s’écoule lentement de sa lèvre éclatée.
Can’t you check ? please ? A-me-ri-can !

Le grand relève le bras, dans une menace, et elle ferme les yeux avec force, cessant toute tentative de communication. Le coup suivant ne vient pas.

– Le souci, Miss Robinson, c’est que vous n’êtes pas dans les fichiers américains, dit le plus petit avec un accent à couper au couteau.

Et dans aucun d’ailleurs…
Apatride.
Fausse identité, fausse nationalité, fausse histoire, fausse profession, faux ongles, faux prétextes mais vrais problèmes.
Et de taille. Le gars doit bien faire deux mètres. Et l’autre est armé. Les neutraliser lui parait impossible, menottée comme elle l’est. Ses poignets fins ont depuis longtemps testé la solidité de ses attaches. L’espoir est mince.
Serrant les dents, elle pleure de plus belle, sachant pertinemment que ça n’émeut pas le moins du monde les brutes qui lui font face.

Un pas de chaussure cirée sur le parquet en marqueterie. Un ordre dans la langue de Tolstoï. Elle retient son souffle, les yeux écarquillés, entre surprise et soulagement.

– Sweetheart… , murmure t-elle tendrement vers l’homme en costume sur mesure.

Il pose sur elle un regard froid, le visage durcit par la haine et la déception. C’était sa favorite.
Traitresse.

On lui avance un guéridon. Pas de joli bouquet ou de lampe antique. Un coffret, et en guise de bijoux, quelques pinces ouvragées, en argent.
Il a une moue dégoutée à l’idée de tacher ses vêtements impeccables.
La prisonnière frémit, ses yeux noirs étudiant, horrifiés les gestes calmes et mesurés de celui qui fut son amant ces trois derniers mois.
Le gloussement de la hyène chauve en retrait, et l’air impassible du gorille sur la droite ne laissent aucune place au doute.

– Ouvre ta belle bouche, ma chérie.

*********

Un hurlement déchirant, des coups de feu, et quelques heures plus tard.

Elle titube sur ses stilettos cassés, tenue sous une aisselle par le bras robuste d’un métis aux cheveux blancs.
Le corps en chiffon, le sang qui perle de son visage, la joue déformée, les cheveux mouillés par les flocons. Tremblante, elle s’appuie contre un mur d’une ruelle déserte. 

– C’était quoi ? , demande t-il doucement à son oreille.
– Du 427. Type T. 

Garrot improvisé, prise de sang et nouvelle injection. Elle gémit, les yeux hagards.

– Beau boulot.
– Ta gueule, Joachim.
– Tu sais bien que tu étais la seule à convenir pour ce contrat. Nicolaï n’aime que les 100%…

Ses doigts caressent avec affection la peau brune du bras pétrifié par la douleur et le froid.
Elle lui répond avec un sourire mauvais. Lui et ses idées à la con… plus jamais.
Retirant son manteau de fourrure, il lui en couvre les épaules en riant alors qu’elle crache du bordeaux dans la neige immaculée.

– Viens bébé, on va te trouver un dentiste, et te mettre au vert.

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Relique
(évocation)

Le ronron d’un vieux rasoir électrique.
Des mèches entières tombaient sans un cri de protestation sur le tapis.
Quand il l’avait surprise, lui-même étonné, elle avait simplement rit aux éclats.
Déjà, une courbe parfaite se laissait dessiner.

Sa tête ronde comme le monde une fois l’ouvrage terminé.
Il passa ses doigts fins doucement sur ce crane mis à nu. Et, comme toujours, elle lui souriait.

La lumière se reflétait sur la peau singulièrement lisse, comme sur le reste de son corps offert.
Cils allongés, lèvres pulpeuses, poitrine généreuse… autant de preuves qu’elle donnait encore à son regard, ses mains et ses baisers pour se prouver femme.
Hanches épanouies, creux du ventre, triangle pubis… Ils firent l’amour par terre, roulant lentement sur le cadavre frais de sa chevelure éparpillée.
Fesses pommées, cuisses fuselées, pieds maquillés… et ses genoux se râpant sur le sol alors que leurs ébats se faisaient moins langoureux ; et que s’élevaient dans les étages ses feulements de plaisir impérieux. 

Il la caressait encore, juste après.
Beau comme un rayon de lune, frissonnant légèrement dans les minutes qui suivaient, comme à l’accoutumée.
La pulpe de ses doigts filant, curieux, sur le cuir chevelu brillant.
Sombre pureté monacale qu’il prenait sans doute pour une coquetterie. Un caprice.
Un de plus. 

Il ne pouvait pas deviner… 

Allongée sur le parquet, elle lui fit cadeau d’une mèche noire sans un mot.
Pointe lissée, racine crépue.
Ils songèrent tous les deux à des jeux vaudous, une nuit de boue. Potion magique des contes pour enfants. Invocation ésotérique pour jeunes adultes excentriques.

Au milieu de leurs rires, comment aurait-il pu pressentir ?

Elle ne voulait pas lui mentir.
Elle a préféré ne rien lui dire.
Tête rasée. Deuil secret.
Le lendemain, elle allait partir.

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Ignition
(point de vue d’un personnage masculin)

Putain de mallette…
Ça  fait quelques jours que je suis là, enfermé, enchainé à elle, et que je la maudis.
Je ne dis rien, ça n’a aucune utilité. Personne ne m’écoute.
Le code. Ils ne l’auront pas. Et s’ils cherchent à l’ouvrir, ils nous font tous sauter.
J’ai comme l’impression qu’ils y songent de plus en plus.

Groggy, je murmure le tas de pass qui m’encombre le cerveau. Cartes bancaires, ouverture de mon appartement, identifiants internet, celui que je donne à mon revendeur, celui du répondeur de mon ex… Tous ces trucs old fashion où on en est encore a une combinaison de lettres ou de chiffres, et pas à l’empreinte vocale, digitale, ADN ou oculaire.
Ça n’est pourtant pas pratique. Car ce code là, je ne le connais pas.
Assis, je déplie mes jambes légèrement ankylosées, soulagé malgré tout de les sentir encore.
Une main grasse dans mes cheveux courts, par réflexe, comme pour recentrer mes idées.
Nuit ou jour ? Même pas une fenêtre. Le cadran de ma montre est brisé. Elle s’est arrêtée.
Et le temps, se suspendra t-il ici jusqu’à ce que je pourrisse ?

Cette goutte d’eau va me rendre fou.
Aucune idée sur sa provenance. Je ne la vois même pas. Je l’entends, tomber inexorablement. Cent quatre vingt deux secondes.
Et pourtant, cette fois ci, ça n’est pas sa chute qui trouble l’eau de la flaque. C’est un pas. Je ne m’en rends compte que parce que j’étais concentré sur le temps d’attente. L’ouverture de la porte en fer rouillé s’est perdue dans les méandres de mon état comateux.

On me saisit. De grandes mains gantées de noir. Cuir.
Je jette un regard ahuri vers la silhouette sombre, pousse un grognement inintelligible, qui se veut interrogatif. Casque de moto à la visière fumée.
Dans un clac mes chaines s’effondrent et gisent au sol, serpents inanimés. On me relève à la hâte, me prend par le bras, alors que je titube, et me force à courir.

Pas un mot de présentation, pas d’introduction rassurante. Ce gars pourrait aussi bien être là pour m’achever. Sauveur ou bourreau ? Je n’hésite pourtant pas et lui obéis. Il a du souffle le bougre. S’il ne me tenait pas fermement au poignet, je n’arriverais pas à le suivre. L’attaché-case semble peser des tonnes dans notre fuite.  Couloirs faiblement éclairés, lampions de sécurité. 

Et tout à coup, la gifle de l’air frais du dehors. Nuit.
J’ai envie de déguster. D’avaler cet oxygène vicié en fermant les yeux. Mais mon escorte ne s’attendrit pas de ma joie esquissée.

Une moto nous attend. Une moto ?! Pas un de ces scooters flottants bridés. Un engin du vingt-et-une-énième siècle. Roadster, comme dans les archives. Ces petits bolides qui tournaient au pétrole. Sur la peinture noire et métallisée, une guêpe dessinée.
Incrédule, je reçois un casque intégral sur l’estomac. Il se fout de moi ?

Le moteur s’ébroue dans un rugissement impatient, et je reste comme un con, subjugué par la longueur de jambes du pilote qui l’enfourche. Des cris me sortent de ma perplexité, et je regarde derrière nous. La vision du local pourri où j’étais tenu prisonnier m’arrache un frisson de rage.  Je grimpe derrière le motard avec la furieuse envie de hurler « fuck you » à ces enfoirés.
Il a dû lire dans mes pensées, car je le devine sourire en appuyant sur un petit bouton blotti dans une de ses paumes.
L’explosion me surprend. Festival pyrotechnique comme dans les films. De belles gerbes orangées dont la chaleur vient nous lécher. Ce que je n’imaginais pas, c’est l’odeur. Ça pue. Entre souffre, et cochon brulé.
Aussi émerveillé qu’un gosse, je ne détache pas mes yeux de ces flammes enragées qui s’élèvent dans le ciel pollués, alors que je m’éloigne à plein régime.

Pleine vitesse. La fine mallette menottée à mon poignet, s’est glissée d’elle-même entre lui et moi. On dirait que je retrouve quelques reflexes. Ma main attachée se tient à mon héro de kevlar, l’autre accrochée à la rachitique poignée à l’arrière.
J’ai peur. Ça ne sert à rien de tergiverser et de jouer aux durs. Je ne suis pas taillé pour cette vie, et ce mec qui conduit, je ne sais pas où il va.
Je ferme les yeux, l’impression de suffoquer dans mon casque. Mes doigts cherchent une prise sur son ventre, s’agrippent à la fermeture éclair de son blouson. Et j’ai comme un choc. Une soudaine évidence : C’est une femme.
Hésitant, je me demande ce que ça change. Ça a le mérite de dissoudre ma trouille. D’instinct j’épouse ses mouvements alors qu’elle penche la bécane dans des zigzags périlleux. Les autres véhicules sifflent à notre passage, et je recolle les morceaux du puzzle, de toutes ces preuves de sa féminité. Je joue, pour ne pas penser à ma vie entre ses doigts, à ces chevaux déchainés entre ses cuisses. Elle va nous tuer. Et je souris. Bêtement satisfait d’avoir résolu une énigme.
Je plane, grisé. Le vent qui s’engouffre dans mes fringues, même si son grand corps à elle me protège. Le rythme de nos ondulations. La finesse de ses jambes contre lesquelles j’ai rangé les miennes.

Est-ce qu’elle me libère où m’emmène en enfer ? C’est la question qui m’effleure l’esprit quand je sens la moto se dérober sous nous après une cavalcade interminable.
La chute se fait presque en douceur, alors que ma tête heurte l’asphalte comme au ralentit.

J’ai essayé de la retenir. Un bras, une main, n’importe quoi pour la garder près de moi, mais elle a roulé, plus loin. Elle bouge lentement, se redressant sur un coude et je la rejoins à grandes enjambées.
Penché sur elle, son casque n’ose pas me résister. Un murmure parle de freins sans que je comprenne vraiment.
Je la regarde, la vue brouillée par le sang qui me coule du front. Elle est belle et noire, comme cette terrible nuit. Les lèvres maquillées de rouge et le sourire endolori.
Se tenant les côtes d’un bras, elle se relève.

– Merci… , banal, mais il faut que je lui dise.
– C’est vous qui me sauvez la vie, Monsieur McNamara, me répond t-elle d’une voix de velours.

Téléphone mobile à son oreille, je résiste à la tentation de caresser ses cheveux de jais, brillants comme du satin.
C’est l’émotion. C’est tout. Je ne suis pas encore mort.

– J’ai ton colis Joachim. On est quitte.

Le plongeon de l’appareil dans le canal m’étonne plus que le cadavre de la moto qui prend feu.

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Plume
(évocation)

Il fait froid dehors.
La neige s’agglutine mollement contre la vitre de la chambre. Aura de pureté ajoutée aux teintes pastels de la décoration. Petit cocon douillet perché sur une montagne française.
Un rayon de soleil paresseux s’invite dans la pièce, pour chatouiller le visage de la dormeuse. Femme-chatte enfouie dans les duvets roses et blancs, qui s’étire avec un bâillement.

Parfois, il suffit d’un rien. Un oreiller déserté. Un vide dans l’autre moitié du grand lit. Un froissement de draps… et c’est son souvenir lointain qui vient tiédir le matelas.

Rêve éveillé, de ses cheveux blonds ébouriffés sur le coton satiné.
Ses mains chaudes à la recherche de sa peau. Le bout de ses pieds qui vient caresser les siens dans un bonjour muet.

Il aurait commandé le petit déjeuner au lit. Miettes de croissants et de tartines beurrées. Bol de lait renversé sur le tapis. Ils en auraient rit.
Baisers au miel et à la confiture. Thé partagé avant de replonger. Sous la couette comme sous la mer. Quête d’une perle en apnée.

Ce matin, elle refuse de se lever, toute entière abandonnée au fantasme de leurs corps enlacés.

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Nævus
( Cuba )

Il fait bon. La douce chaleur du soir caresse les quelques âmes qui traînent avant le diner.
C’est un endroit du monde où il y a toujours l’été. Nature perpétuellement en ébullition, en pamoison, en floraison.
Fruits mangés au pied de l’arbre. Mûrs et fondants. Mangue, ananas, fruta bomba.
Parfum d’un demi-cochon qui grille quelque part.
Flammes des torches que l’on allume avec un peu d’avance. Pour avoir le temps, ensuite, d’aller boire et danser sans se soucier du reste.

Elle s’étire, toute en langueur. La sieste à été bonne, ici, à moitié  au soleil.
L’astre s’endort progressivement, lovée dans l’océan. Et elle se réveille. Se lève et s’émerveille.
L’oisiveté comme principale activité.
Exquise profession qui fait passer le reste de ses occupations pour des caprices de femme gâtée.
 » Peinture ? Si tu veux ma chérie « .
Horticulture, travail dans les champs de cannes à sucre, yoga,  roulage de feuilles de tabac sur ses cuisses dénudées, ostéopathie, petits soins pour les vieux musiciens accrochés à leurs instruments usés.
Salsa, folle, excitée ou triste.

La maison parait moins imposante à la tombée de la nuit. Hacienda de colons, souillure dans le paysage de joie tropicale.
Cage de luxe.
Comme le diamant à son doigt. De jour, il est presque obscène. Etincelant sur sa peau d’ébène, un marquage au fer rouge sur la croupe d’un pur sang.
C’est la vie qu’elle s’est choisie. Emplie de calme et de volupté.
À ne rien faire d’autre qu’à savourer. Et oublier.

Oublier les vies d’avant.
Les déboires et la déchéance. Les échecs et les blessures. Les succès et les drogues dures.
L’abandon et la fuite.
Ne plus prendre de risque. Ne plus connaitre le danger.
Ni la peur, ni l’inquiétude.
Pas de haine. Pas d’amour.

Elle se contente d’enrouler le voile coloré autour de son corps. Ici on se moque des vêtements.
Pieds nus, elle remonte les quelques marches de pierre blanche jusqu’aux premiers flambeaux.
Ses sandales dans une main, le nœud défait du paréo dans l’autre, elle sourit aux gens qu’elle croise. Des visages qu’elle connait maintenant. 

Esteban n’est pas là. Il l’est rarement. En train de superviser et de faire la publicité pour sa nouvelle clinique en Australie, surement.
Le silence dans le salon contraste étonnamment avec les festivités du dehors.
Eve sourit encore, ravie de cette tranquillité ouatée.
Dans la cuisine, les moustiques se heurtent à un antique néon bleuté.
Une assiette préparée. Comme d’habitude. Juste l’effort de la faire réchauffer. Un soupir. Elle renonce. Même ça c’est devenu trop difficile.

Rêveuse, elle attrape sur la table son paquet de cigarettes mentholées. Le gout lui a toujours paru ignoble, mais elle en allume une tout de même, fantasmant son plaisir en fermant les yeux.
Une seule bouffée, décevante évidement, et elle l’écrase dans le grand cendrier.

Il est temps d’arrêter les frais.

Tellement d’étoiles dans le ciel de ce soir…

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 Gris
(évocation)

Ciel couvert, de ces soirs où elle espère que le jour ne viendra plus.
Gris des ombres. Gris des hommes.
Automates désincarnés qui s’appliquent dans leurs taches codifiées.

Vide. Comme la rage du vent. Comme la bouteille qui roule son bruit creux sur le sol carrelé.
Choix de l’absence. Et le mouvement trop lent des arbres qui se balancent.

Seule. La page déchirée d’un livre adoré, charriée par l’eau déchaînée.
Encre dissolue s’étalant peu à peu. Tache floue sur la teinte claire du papier.

Aurore.
La douceur du miel et le parfum du thé.
Douleurs fraîchement infligées.
Cri secret de la  mémoire.

Nuit blanche et noire…
Certains lendemains ne devraient même pas exister.

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Déguisements
(évocation)

« Tu es fou… » murmuré dans un petit rire de gorge.

Fond d’une boutique encombrée du sol au plafond de froufrous, costumes de marquise ou corsaire, de déguisements de vampire, de prostituée de western, french cancan et pistolets.

Il avait posé un manteau de super-méchant sur ses épaules, lui donnant une classe toute aristocratique, malgré ses vêtements contemporains. Elle lui ébouriffait les cheveux en gloussant, cherchant des yeux dans les étagères surchargées le trésor qui les amuserait toute la soirée.

Lacets d’un corset que des doigts clairs se refusaient à serrer, attirés par la peau chocolatée d’un sein à portée. Trop tentante.
Protestations feintes entrecoupés de baisers quand ils sombrèrent, allongés sur le sol, à l’abri des regards suspicieux de la vieille propriétaire.
Boucles roses synthétiques,  tresses oranges tombant jusqu’aux pieds,  crinière translucide promettant d’être phosphorescente sous les stroboscopes…

Ils quittèrent la petite échoppe du centre ville, prêts pour une fête aux rythmes endiablés dans des endroits prohibés.
Lui, grandiose, noblement enveloppé dans une cape noire. Elle, accrochée comme une princesse à son bras, une perruque de cheveux raides, blonds platine, pour bijou.
Fantaisie, cadeau, grain de folie.
Souvenir de cette nuit, qu’elle a toujours depuis.

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