Réunion de travail

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« L’écriture est une occupation solitaire qui accapare votre vie.
Dans un certain sens, un écrivain n’a pas de vie propre. Même lorsqu’il est là il n’est pas vraiment là. »

 Paul Auster


Quelques part, dans un lieu secret de mon imaginaire…

– Navrée, je suis un peu en retard, dis je en entrant dans le chalet.
– De dix pages, trois fois rien, me taquine Mathias étalé sur le grand canapé.
– Oh, ça va !

Je m’ébroue comme une ourse pour chasser la neige de mon manteau et de ma chapka. Déjà de petites flaques se forment au bas de mes bottes fourrées, tant la température diffère du dehors.
L’homme rit et se lève enfin pour m’aider à me débarrasser de mes affaires. Un gros sac en cuir avec mes cahiers et mon attirail de grand froid. Nous nous faisons trois bises, et il me demande si j’ai fait bonne route. Quelle question idiote à me poser alors que je voyage en moi même! J’aimerais le foudroyer du regard, mais ne résiste pas à son sourire joueur surmonté de ses fossettes. Que le diable emporte ce charmeur.

Arrive Daphné, qui descend de l’étage. Belle au pieds nus sur le parquet ciré, habillée de cette robe à torsades en laine rouge sang que je n’ai pas encore eu le temps de tricoter…

– Il ne manquait plus que toi, dit elle en guise de bonjour.
– Ah ?

Je suis vraiment en retard. Et mes personnages principaux m’attendaient patiemment, dans l’auberge espagnole qu’est devenu mon esprit.

Nous nous installons autour de la table de ferme en bois brut.
Eve, studieuse, m’empreinte mes lunettes pour relire son texte. Éric ravive le feu dans la grande cheminée. Daphné fouille dans mes notes. Et Mathias sert des boissons chaudes.
Sur le tapis, un immense dogue allemand dalmatien. Cela fait des années que je me demande à qui il appartient.

– Bon, les enfants, dis-je après une gorgée de café colombien, nous avons passé la moitié.

Ils applaudissent et je souris, surprise par leur réaction.

– Un peu plus même. Tu travaille sur le chapitre dix, non ? demande la voix si grave d’Éric, venu s’asseoir à mes côtés.
– Vui… je réponds, peu convaincante. J’ai recorrigé le #8, qui avait des pages maladroites, et terminé le premier jet du #9.
– D’après ton planning, intervient mon héroïne en pointant du doigt le pavé qu’est mon agenda 2015, tu devrais avoir fini la première partie dans la boite privée…
– Sauf que mes prévisions ne tiennent pas compte de la vie du dehors, ma chérie.

Mon ton est un peu plus acide que je ne le voudrais.
Je suis tellement contrariée… Contre moi, contre les aléas, contre la météo, contre les horaires d’école des enfants, contre ce que mon organisme ne supporte plus.
Tout est excuse valable. Circonstance atténuante.
Ça n’est pas comme ça que je vais finir l’écriture de ce livre.

– Ne perds pas de vue l’histoire, susurre la belle noire du groupe se voulant encourageante.
– Justement, puisqu’on en parle, je peux pas avoir un rôle à jouer dans le déroulement des #11 et 12 ? Tu m’as totalement écarté, propose Mathias.
– Trésor, j’ai déjà les Jado à étoffer…
– L’un n’empêche pas l’autre. 
– Je vais y réfléchir. Tu as ton fanclub, après tout. Mais normalement tu réapparais au chapitre 16. Pour la scène musclée. 
– Et il a eu une scène érotique, souligne Éric en haussant un sourcil provocateur.

Pour le prochain roman, faites moi penser à avoir moins de personnages de premier plan…

Je croise le regard émeraude de Daphné, l’interrogeant en silence sur son avis. Elle me semble songeuse, à observer les autres et boire son thé dans une tasse en porcelaine, depuis ma tirade vexée de toute à l’heure. Elle est rarement si sage.
J’ai le temps de compter les taches de rousseurs sur son petit nez avant qu’elle ne parle enfin.

– J’attends de voir ce que tu écris en ce moment. Les passages où je joue avec Eve promettent d’être truculents.  Mais si tu rates les Jados, patatra !
– Hum hum, acquiescent le faux avocat et la vraie tueuse à gages à l’unisson.

Ils s’entendent bien ces deux là, en dehors du roman. 
Ils s’entendent tous, d’ailleurs. Et forment une drôle d’équipe. Même quand ils font semblant de se chamailler pour le nombre de leurs répliques.

Il est étrange ce moment de folie, où l’histoire que l’on créé ne nous appartient plus. Celui où l’on réalise que les créatures ont pris vie. 
Grace à moi. Malgré moi.
Quand j’en arrive à me confier à eux sur mes doutes, et à écouter leurs aspirations.

– Oui. Si je rate les Jado… Si je rate mon dernier chapitre. Si le roman ne convient pas. Si de rage j’efface tout. Mais surtout si je me plante ensuite. Hein? Le coup d’après, c’est quoi? J’accepte n’importe quel pourcentage, n’importe quel contrat? Qu’est ce que j’écris ensuite? Qu’est ce que je publie? Pour qui? Comment? C’est ÇA qui me préoccupe…

– Shhh… Une chose à la fois, dit Daphné avec douceur, de peur que je craque tout à fait. Eve a raison : garde le cap et l’histoire d’abord. Le reste viendra. 

Éric me masse les épaules de ses grandes mains chaudes, car il sait combien la crispation se fait sentir dans mon bras droit, certains jours d’écriture.
Mathias  ressert mon café préféré et des biscuits au chocolat, avec un petit sourire d’excuse.
Et les deux jeunes femmes choisissent des tangos modernes à passer tout bas pour l’ambiance sonore.
Un chat angora se love sur mon cahier mordoré. A portée de main pour la moindre caresse.
Le vent s’amuse avec la neige et les arbres au dehors. Le chien grommelle dans son sommeil.
Il y a du bois pour le feu, et la solitude se fait.

Je me remets au travail.

2 Replies to “Réunion de travail”

  1. J’ai beaucoup aimé cet article, car j’ai imagine une scène presque similaire il n’y a pas si longtemps ! Une douce et jolie névrose d’écrivain peut-être ? 😉

  2. Voilà qui me rassure ! Je ne suis donc pas la seule à expérimenter une telle folie 🙂

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