La Love Compagnie #3

 

Retrouvez vos Pompiers de Paris préférés dans un épisode très spécial : toute l’action se déroule un jour de Saint Valentin !

Il sort en livre numérique fin mai-début juin, mais en attendant, comme à l’accoutumée, je vous dévoile les premières pages ♥


3h06

— Ne vous inquiétez pas, on a l’habitude, répond avec une tranquille assurance le Caporal Adrien Laurent.
— Ah bon ?
— Mais oui Monsieur, vous savez ce genre de choses arrivent assez souvent.
— C’est ma première fois ! dit-il dans un sourire pincé par l’anxiété. C’est par là…

L’homme devance les trois secouristes pour les escorter jusqu’au salon, où les attend la victime.
Les yeux de la jeune pompier, équipière du Caporal aux cheveux roux, trahissent sa surprise et s’écarquillent en découvrant la femme enceinte à l’origine de l’appel au 18 : à l’inverse de son mari transpirant à grosses gouttes d’angoisse, elle arbore son beau et glorieux ventre, sereinement allongée en travers du canapé.

— Oh, bonjour ! Ou bonne nuit ? Je ne sais plus, rit la femme. Vous avez fait vite. Chéri, sers un café à ces jeunes gens, tu veux bien ? Et un pour moi. Je sens qu’on va en avoir besoin.
— Bonjour Madame, sourit maladroitement la Première Classe Amandine Sournon, en posant son sac à dos de premiers secours sur le tapis près de la table basse.

La garde était plutôt tranquille pour son équipage. Rien de bien méchant cette nuit : chute de scooter, dispute musclée aux abords d’un bar, coup de couteau… Mais une femme sur le point d’accoucher c’est autre chose !

Il en faut davantage pour impressionner les deux Sapeurs-Pompiers expérimentés qui l’accompagnent. Le Caporal Morgan Jomat et Adrien sont déjà agenouillés auprès de la future maman.

— Dites-nous tout, dit simplement le grand brun aux yeux verts.
— J’ai perdu les eaux il y a une demi-heure, lui répond-elle sur le même ton paisible.

Tout à coup, son visage se tord dans une grimace de douleur et tout son corps se tend. Les mains crispées sur l’arrondi de son ventre devenu dur, la femme serre les dents. Un grognement lui échappe au bout cinquante secondes, et elle se détend dans un soupir soulagé aussi vite qu’elle s’était raidie.
Amandine comprend alors qu’elle vient d’assister à une violente contraction, préambule à l’accouchement. Ça l’emplit d’une admiration étonnée. Le self-control de cette femme enceinte est déroutant. La voilà à nouveau souriante ; bien qu’un peu rougie par l’épreuve.
Son collègue Adrien hausse les sourcils, surpris lui aussi, mais pas par la même chose que la jeune femme : c’est la force de la contraction qui ne lui a pas échappé.

— Les choses sérieuses ont commencées, hein ?
— Oui, confirme la victime en lissant un pli imaginaire sur sa longue chemise de nuit.
— Combien de temps entre les contractions ? questionne-t-il en cliquant sur son stylo-bille pour en faire sortir la mine.
— Trois minutes.
— OK. C’est pas votre premier bébé, n’est-ce pas ?

Il lui adresse un clin d’œil après avoir montré d’un geste circulaire de son stylo les jouets d’enfants parsemés dans le salon autour d’eux.

— Moi, non. Lui, oui, rit la femme en pointant son conjoint de l’index. La petite est chez mes parents.

Le mari sort de la cuisine avec un plateau de tasses de café. Il tente de contenir ses tremblements nerveux, mais une nouvelle contraction arrache une inspiration douloureuse à son épouse, le faisant tout lâcher. Dévoré par l’inquiétude, il se précipite vers elle, sans se soucier de la céramique brisée et des liquides qui se répandent sur le tapis clair. Il lui tient la main et lui dégage le visage de sa frange.
Pendant ce court laps de temps, Adrien partage son attention entre la femme en souffrance, et l’imposante montre à son poignet, où défilent les secondes.
Morgan, lui, se lève et observe en retrait. Il a son téléphone portable à la main, prêt à joindre les services médicaux pour un bilan d’urgence.
Et Amandine se fait toute petite, encore sonnée par la gestion de l’événement. Elle ouvre son sac de secourisme, et cherche quelque chose dedans pour se donner un minimum de contenance.

— OK, dit le pompier roux en jetant un bref regard vers son collègue. Ça m’a l’air imminent. On va être un peu court pour l’hôpital. Qu’en pensez-vous, Madame ?
— Marlène. Si vous allez me faire accoucher chez moi, autant nous appeler par nos prénoms.
— Quoi ? Mais non, enfin ! proteste le futur papa. Vous avez encore le temps de… Appelez au moins un médecin !
— C’est en cours Monsieur, précise l’autre secouriste, le téléphone sur l’oreille.
— Je m’appelle Adrien, reprend le Caporal Laurent, la demoiselle avec nous c’est Amandine, et le chef c’est Morgan. Nous allons effectivement vous aider à accoucher ici, Marlène. Tout va bien se passer.
— Ça va bien se passer, répète la femme en soufflant en prévision de la prochaine contraction.

Il est temps de se préparer à recevoir ce bébé ! Sous les directives de ses collègues, la jeune Amandine ouvre le kit d’accouchement sorti du sac de premiers secours pédiatriques. Et de ses fines mains gantées de latex, elle dispose les outils sur la table basse. Comme elle l’a vu faire en formation spécifique : les clamps, les compresses et autres, bien alignés sur un petit champ stérile en ouate de cellulose blanche.

— On reste sur le canapé, Marlène, ou vous préférez votre lit ? demande le plus grand des pompiers après avoir raccroché le téléphone.
— Si je n’étais pas en train de souffrir le martyre, je vous taquinerais sur cette phrase, jeune homme !
— Ah ! sourit-il après un bref froncement de sourcils perplexe. Oui, mais non ! C’est pour l’accouchement.
— Je sais, je sais. Restons sur le canapé, il est déjà taché de toute façon.
— OK. On va faire ça assis. Je veux dire… Vous allez vous asseoir aussi confortablement que possible sur le sofa, précise le Caporal Morgan Jomat rougissant malgré lui.

Il invite la femme enceinte à s’appuyer sur lui pendant qu’il la porte à moitié, pour l’installer, les genoux relevés et les fesses sur le bord du canapé. Prévenant, il lui cale le dos avec tous les coussins que le futur papa peut lui apporter.
Adrien s’est éclipsé dans la cuisine. Il enfile des gants stériles, après s’être consciencieusement lavé les mains. Aux yeux inquiets que lui coule Amandine, il répond d’un petit sourire assuré.

— On gère. N’est-ce pas Marlène ? demande le rouquin.
— Totalement !

Le Mari stresse de plus belle en voyant les secouristes terminer de mettre en place tout ce qu’il faut : un autre tissu ouaté sous le bassin de son épouse, et un drap au-dessus. La culotte trempée de liquide amniotique est découpée aux ciseaux pour gagner du temps. Ce pompier va la faire accoucher, là, au milieu du salon !
L’homme en uniforme se met à genoux au sol, aux pieds de sa femme en pleine contraction ; et lui sent les couleurs quitter son visage ! Il va finir dans les pommes…
L’autre pompier vient lui demander où trouver un fer à repasser et des serviettes éponge propres. La diversion est bienvenue. Il s’empresse de le guider vers la chambre du fond chercher le nécessaire, soulagé de se rendre enfin utile dans cette mésaventure.

— On va juste accompagner la Nature, souffle Adrien, toujours aussi tranquille, à sa collègue inexpérimentée.

Il parle comme s’il faisait ça tous les jours. Comme s’il n’y avait rien de plus évident que de mettre un enfant au monde. Amandine a beau savoir que des milliers de femmes font ça toutes seules, cette situation la terrifie autant qu’elle la fascine. Il y a une différence notoire entre le bassin en plastique du modèle qui leur sert pour la formation aux accouchements d’urgence, et ce corps magnifique de magie qui s’apprête à donner la vie.
Marlène souffle durant une nouvelle contraction de travail. Elle serre les dents, ses cheveux blonds humides de sueur. Entre ses jambes, le périnée dilaté laisse deviner le duvet de la tête du bébé.

— On y est presque, encourage Adrien.
— J’espère bien ! Nom d’un chien filez-moi un bâton ou quelque chose à mordre comme dans les films ! éructe la femme en reprenant sa respiration.
— Morgan, elle a besoin d’un appui.
— Reçu, répond l’intéressé. Gardez les serviettes au chaud, ordonne-t-il au futur Papa avec qui il est revenu de la tâche de repassage.

Le pompier débarrasse les coussins qu’il avait disposés quelques minutes plus tôt, pour s’installer à leur place derrière la femme enceinte, une jambe de chaque côté des siennes. Penché légèrement vers elle, il l’incite à se servir de lui comme dossier. Ce qu’elle fait volontiers, épuisée par la tension qui parcourt son corps depuis une heure.
Le repos est de trop courte durée. L’ultime contraction arrive comme un raz de marée. Sous la douleur, la future mère rugit telle une guerrière au combat. Une dernière poussée décisive, où Marlène se dit qu’elle ne risque pas d’oublier ce moment : un pompier dans son dos, un autre avec les doigts sur son entrecuisse prêt à accueillir son bébé, une jeune recrue veillant sur les outils comme une infirmière de bloc sur les scalpels d’un chirurgien, et son chéri hébété et impuissant qui serre les petites serviettes vertes contre lui comme si sa vie en dépendait. Définitivement mémorable !

Le Caporal Laurent a les yeux rivés sur cette tête qui apparaît enfin. Si Amandine retient son souffle, à lui, la beauté du moment échappe totalement. Les sourcils froncés, il relève un peu plus le drap qui couvre en partie les jambes de Marlène. Il veut être sûr de bien voir comment se présente l’enfant. Jusque-là, ils ont eu de la chance…

— Poussez, poussez… Stop ! Ne poussez plus, ordonne-t-il quand la petite tête couverte de mucus et de sang est entièrement sortie.
— Tout va bien, tout va bien, chuchote son collègue pour rassurer la femme.
— Je passe un doigt autour du cou, pour voir s’il n’y a pas le cordon, explique Adrien. Là, voilà.

Il se tourne alors vers Amandine pour attirer son attention sur la suite de ses gestes. La jeune femme sort de sa stupeur spectatrice et reporte son regard sur l’action précise de son supérieur. Une de ces grandes mains au-dessus du visage du bébé, l’autre en dessous, il tourne avec délicatesse le petit corps d’un quart de tour sur le côté, pour faire venir une minuscule épaule. Puis, il abaisse tout doucement la tête vers le bas pour dégager l’épaule et sortir le bras de l’enfant.

— Presque…

Il remonte tout aussi doucement le bébé pour dégager alors l’autre épaule. La maman, qui retenait jusqu’alors son souffle, se laisse déborder par l’injonction de Dame Nature et pousse une dernière fois. Le beau bébé glisse tout entier hors de son corps, pour être recueilli dans les grandes mains du Caporal Laurent.
Les premiers pleurs de ce petit gaillard sont tonitruants. Et tous les adultes présents dans la pièce expirent de concert, soulagés.

Adrien donne l’enfant à sa mère. Elle le pose avec amour sur la peau de son ventre nu, la chemise de nuit remontée jusqu’au cou. Morgan, toujours calé dans son dos, ne peut dissimuler un petit sourire ému.
Pas plus qu’Amandine, profondément troublée. Ou que le Papa, d’ailleurs.

— Couvrez le petit d’une serviette, dit doucement le pompier à l’homme venu embrasser le front de sa femme.
— Il est magnifique, dit-il la voix enrouée.
— Oui, répond Marlène en pleurant de bonheur.

— Clamp.
— Hein ? Euh oui ! réagit enfin Amandine.

Elle tend une des pinces en plastique à Adrien, qui la place ensuite sur le cordon ombilical.

— Vous coupez ? demande le père.
— Non, répond le Caporal roux avec un sourire en coin. Le médecin arrive tout de suite pour vous donner ce privilège.

Son collègue se tortille un peu pour sortir le téléphone portable de sa poche, sans déranger la mère encore appuyée sur lui avec l’enfant dans les bras. Et c’est toujours dans cette position qu’il appelle le médecin du central pour lui rendre compte du bon déroulement de l’accouchement.
Vingt minutes plus tard, quand Marlène, son mari et leur nouveau-né sont chargés dans le fourgon de secours aux victimes, prêts à partir avec le docteur pour les urgences, elle attrape le bras du Caporal Laurent resté à l’arrière avec eux.

— Hadrien, c’est avec un H ?
— Non, répond l’homme amusé. Mais ça sera bien aussi avec un H.
— Je trouve aussi.