La Love Compagnie – Scène Coupée

En toute sincérité, j’ignore quand la dernière partie de La Love Compagnie paraîtra. J’ignore aussi quand la série sortira en papier. J’ignore même chez quelle maison d’édition, tant mon éditeur actuel me tient dans le flou.
Mais il y a une chose que je sais, et dont je veux vous assurer : je me battrai pour que les aventures de mon équipe de pompiers puissent enfin paraître dans de bonnes conditions ! Et cette version imprimée intégrale, je vous promets que je l’obtiendrai !

En attendant, pour nous donner du coeur à l’ouvrage, je vous offre une scene coupée. ♥
A l’origine écrite pour le scénario Sauver ou Périr, lauréat de concours, je pensais l’intégrer à La Love Compagnie 4. Et finalement non.

Vous prendrez bien un bout de Loys de Taillac ?

  

6h00 – Pavillon en banlieue parisienne

  

Le calme du petit matin est un plaisir rare. Un plaisir qui se savoure avec le café, du pain beurré, une confiture faite maison, et le sourire ensommeillé d’une jeune femme.
L’homme accoudé au bar de sa cuisine américaine, un mug de café noir et brûlant entre les doigts, aime ces moments, juste avant l’aube, où les mots sont superflus mais murmurés quand même. Il apprécie la lumière douce dans la cuisine, et le ronronnement du frigo qui perce le silence de la maison.
Une des petites ampoules basse consommation qu’il a installée au-dessus du plan de travail a l’air de donner des signes de faiblesse. Il se disait bien que l’éclairage, justement, était plus léger que d’habitude… Il s’en occupera à son retour, et se réjouit de n’avoir à penser qu’à cela pendant encore quelques minutes. Après, il va falloir prendre la route et se rendre au travail. Son sac est bouclé, son visage est rasé de près. Il se sent en forme. Comme toujours.

  

— Vingt-quatre heures ? demande la jeune femme en se frottant doucement les yeux.
— Quarante-huit. Je vais rater la réunion avec l’institutrice de Lucas…
— Ne t’inquiète pas. C’est encore pour parler de la sortie de fin d’année. Rien de passionnant. Je te ferais un rapport, mon Caporal-Chef.

  

Elle sourit et vient l’embrasser sur cette boutade. Il en profite pour la prendre dans ses bras et la serrer fort contre lui. Le pyjama élimé qu’elle porte pour prendre le petit-déjeuner est un tue-l’amour, ses cheveux défaits prêtent à rire, et sa mine est un peu trop pâle, mais il la trouve belle le matin.

  

— Tu seras prudente ? dit-il en relâchant leur étreinte.
Elle lui tape un pectoral du dos de la main pour répondre à la plaisanterie.
— Parle pour toi ! Moi je ne risque pas grand-chose entre le bureau et l’école maternelle. Tu fais attention Loys, hein ?
— Depuis le temps, tu me poses encore la question.
— Jusqu’à ce que le pire nous sépare !
Il esquisse un sourire en coin et dépose un baiser sur le nez boudeur de son épouse.
— Embrasse le petit pour moi.
— Bien sûr…

  

Ils se quittent sur ces mots. Lui déjà l’esprit vif en franchissant le seuil de la maison, prêt à attaquer les deux jours à venir. Elle, les sourcils froncés malgré l’habitude.
Elle le regarde marcher dans l’allée du jardin. Son corps taillé par le sport et le port de charges lourdes, ses épaules larges, ses biceps qui étriquent chacun de ses polos, et ses jambes moulées dans un jean. La trentaine, la force de l’âge, et le bagou d’un meneur d’homme. Ses copines parents d’élèves fantasment toutes plus ou moins en secret sur son homme. « Tu as vraiment décroché le gros lot ! » soupirent-elles à la moindre kermesse. Oui, si ça n’était sa présence en pointillé, c’est certain. Il y a des jours où elle se dit que c’est le lot des femmes de super-héros.

  

***

  

Proche banlieue parisienne, le trajet que Loys emprunte pour se rendre à la Capitale se fait d’habitude en deux temps. D’abord quelques kilomètres en voiture pour se garer à la plus grande gare du coin. Puis train de banlieue RER, pour la suite. Pas de bouchon, pas de galère ni de contretemps. Et à l’heure si matinale où il se trouve dans les transports en commun, il n’y a pas de bousculade non plus. De quoi faire perdurer le calme dans le ronron des rails au milieu des voyageurs encore à moitié endormis.
Mais ce matin, sur la petite route qu’il s’amuse à prendre pour s’offrir un bout de campagne entre deux quartiers pavillonnaires, quelque chose ne colle pas : une trace de freinage appuyée sur le bitume. Entre la lueur de l’aube hésitante, les phares de sa voiture et la rosée déposée au sol, il ne se rend pas compte tout de suite de quoi il s’agit. L’homme pile à la seconde où il réalise. Car la trace de pneu mène droit dans le fossé…
Warnings, il sort de son véhicule pour revenir sur ses pas et fouiller du regard le fossé encombré d’herbes hautes.

  

— Il y a quelqu’un ? demande t-il d’une voix claire en sortant son téléphone portable de sa poche.
Allumé, l’objet fait office de lampe torche et dévoile des morceaux de carénage éparpillés. L’homme plisse les yeux avec encore plus de détermination, et entreprend de descendre lui aussi dans le fossé en bordure de champs. La végétation brouille la vue au sol, il faut être prudent pour être sûr de ne pas marcher sur quelqu’un…

 

C’est la bande réfléchissante à l’arrière d’un casque qui lui signale la victime.
— Monsieur ? Vous m’entendez ?
Il se penche sur le corps inanimé, constate la position à plat ventre et pose sa main sur le dos en secouant doucement. Le blouson de cuir est épais, mais le corps n’est pas raide. Suivant le bras avec la lampe, il retire le gant de kevlar et presse la main inconnue entre ses doigts. Une main jeune, aux articulations fines. Une main de femme.
— Madame ? Si vous m’entendez serrez mes doigts. Serrez ma main. Ne bougez surtout rien d’autre.
Il presse avec précaution les phalanges blanches entre ses doigts, pour l’encourager et signaler sa présence. Le temps d’une respiration, et de répéter sa demande. Quand enfin, un mouvement, infime, se fait sentir. Un signe de vie. Un signe de conscience.
— Ne bougez pas. Je suis là, dit l’homme tout bas pour rassurer la victime. Je vais appeler les secours. Ils seront vite là. Il y avait quelqu’un avec vous ?

  

Un nouveau léger repli des doigts dans sa paume…
La lumière du jour s’intensifie petit à petit, l’homme peut voir un peu plus loin que cinq minutes plus tôt. Effectivement un autre corps est étendu à deux mètres à peine. Il lâche la main qu’il tenait avec une infinie douceur pour aller toucher cette nouvelle victime. Un homme, la carrure est plus grande. La main à plat sur l’épaule à portée, il exerce une légère pression dans l’espoir de provoquer une réaction réflexe.
— Monsieur, est-ce que vous m’entendez ?
Le motard est allongé sur le dos, bras et jambes posés, totalement immobiles.
— Monsieur ? dit Loys un peu plus fort pour se faire entendre à travers le casque.
Même chose que tout à l’heure, il retire un gant, serre la main trop fraîche entre ses doigts. Tout en ouvrant la fermeture éclair du blouson de moto de l’autre main. Il reprend son téléphone portable en mode lampe et éclaire la victime, à la recherche d’un mouvement, d’un signe de souffle, même timide. Rien. Deux doigts glissés sous la mâchoire, juste en lisière de la sangle jugulaire du casque, l’homme ne trouve pas de pouls non plus.
Il lui faut retirer le casque intégral pour la suite des opérations. La chose faite, il expire de soulagement en ne découvrant aucune trace de sang, et fronce ensuite les sourcils devant la gravité de la situation.

  

— Je vais appeler les secours tout de suite, déclare-t-il d’une voix forte pour que la jeune femme, la première victime, puisse l’entendre. Je suis là, ne vous inquiétez pas. Je vais appeler, puis aider votre ami, mais je suis toujours là, même si vous ne me voyez pas.

  

Aussitôt, il reprend son téléphone et compose le 18. Agenouillé auprès de l’homme inconscient, il coince l’appareil entre son visage penché et son épaule, et profite de ses mains libres pour finir d’ouvrir le blouson. Il déchire le t-shirt de la victime en son milieu pour libérer le torse à nu, desserre la ceinture en cuir du pantalon, et, posé, factuel, il présente la situation à la personne du standard qui lui répond.

  

— Ici le Caporal-Chef Loys de Taillac, 9e compagnie de la Brigade de Paris. Je me tiens auprès de deux victimes d’AVP. Deux-roues. Sur la rue de Paris, la route dans les champs, quelques kilomètres en sortant de Saclay, en direction de Bièvres. L’une des victimes est consciente, je l’ai trouvée dans le bas-côté. Pas de plaie visible, mais elle ne peut quasiment pas bouger ses membres. L’autre est en arrêt cardio-ventilatoire, je vais le masser. Ma voiture est une 208 grise, garée avec les feux de détresse quelques mètres plus haut. Un repère pour nous trouver.

  

À peine raccroche-t-il qu’il démarre le massage cardiaque. Les paumes l’une sur l’autre, les doigts entrelacés, et la cadence pulsée. Il n’a pas eu besoin de s’interroger pendant de longues secondes pour déterminer l’endroit où poser ses mains. Il n’a pas besoin de compter à voix haute non plus, tant l’action lui est habituelle. Pire : quotidienne. Il masse énergiquement, les bras tendus, le rythme régulier, et lève la tête pour retrouver du regard la forme étendue de la femme à deux mètres de lui.

  

— Tenez bon, hein. Je suis toujours là. Je ne sais pas depuis combien de temps vous êtes dans le fossé tous les deux, mais vous allez tenir le coup encore cinq minutes, lui dit-il sans cesser ses mouvements.

  

Il lui parle encore quelques moments plus tard, en essayant de masquer son essoufflement. Il lui parle encore alors que deux fourgons rouges arrivent, sirènes hurlantes dans le matin blême.
De nombreux pompiers en descendent, gilets orange fluorescents sur les uniformes bleu nuit des secouristes, et il hurle pour les diriger jusqu’à lui. Nuée de mains tout aussi expertes, de matériel approprié et l’accompagnement d’un médecin.

  

— On vous relaye ! Ça fait combien de temps ?
— Ça doit faire dix minutes que je masse, répond l’homme en cédant la place aux pompiers avec un défibrillateur portatif. Mais il était peut-être en arrêt depuis des heures… Impossible de savoir.

  

Il se relève enfin, des fourmillements dans les jambes. Il étire ses bras, les plie et les déplie en se déplaçant vers la première victime, prise en charge par les secours. Ils sont nombreux autour d’elle, et la manipulent avec beaucoup de précaution. Son casque est scié pour libérer son visage ensanglanté. L’homme la devine ouvrir grand des yeux paniqués.
D’un côté, la femme, placée dans un matelas coquille pour protéger sa colonne vertébrale pendant le transport jusqu’aux urgences les plus proches. De l’autre les efforts de réanimation ont cessé, l’acharnement est inutile.

  

— Sans votre intervention, camarade, elle n’aurait pas tenu longtemps, dit à Loys le pompier en chef de l’intervention.
— Ah ! Pompier un jour…
— Pompier toujours !
— Et encore, Sergent, ma journée ne fait que commencer, dit-il avec un demi-sourire.