La Panthère Noire – Catwalk

Ceux qui ont lu mon roman « Miss Exquise » ont rencontré la mystérieuse Eve…
Je vais bientôt me repencher sur une nouvelle, commencée l’automne dernier, qui raconte une des anciennes aventures de la belle noire.
Pour vous donner un avant-goût piquant à souhait, voici les  premières pages de mon manuscrit.

 

Catwalk

 

— Sur scène dans dix minutes ! hurle en anglais un petit homme en costume-cravate.

 

Les coulisses sont électriques. Les langues maternelles se mélangent dans des flopées de jurons internationaux, alors que des corps de femmes à moitié nues s’affolent.
Ici, une maquilleuse donne un dernier coup de pinceau sur un ravissant minois, telle une artiste peintre perfectionniste.
Là, deux coiffeurs coordonnent leurs gestes pour boucler un chignon d’une classe hallucinante sur la tête d’une sylphide blonde.
Les dernières retouches sont données aux vêtements, à même la peau des mannequins immobiles. Une aiguille bien cachée, un coup de ciseaux insensé, il faut que tout soit parfait. Parfaitement magnifique.

 

Années 2000, le marché asiatique s’éveille.
L’émergence d’une classe moyenne décuple les besoins en marchandises et en rêves de toute cette partie du Monde. Notamment la Chine. Où –par poussée naturelle autant que capitaliste– les nouveaux riches se multiplient. Ceux-ci veulent ce que l’occident a de mieux à offrir. Ils veulent le luxe qui leur était jusqu’à présent inaccessible. D’abord les grandes marques et les grandes maisons prestigieuses. Ensuite, plus tard, ils revendiqueront leur identité propre à travers une mode qui leur ressemblera.

 

Avant cette future Nouvelle Vague K-pop, la Corée du Sud a flairé le potentiel d’attention à capter. Et commence à attirer le regard de ses nouveaux clients des pays voisins, avec des défilés confidentiels de jeunes poulains des grands noms. Bientôt, ce qui sera populaire au « Pays du Matin Frais », le deviendra en Chine comme au Japon.

 

— Cinq minutes ! clame en backstage l’homme en costume. En rang mesdemoiselles !

 

Les filles, toutes plus minces les unes que les autres, grandes, élancées, irréellement parfaites, se mettent en ligne devant lui, en fonction du numéro qui a été attribué à leur tenue. Elles, n’en sont que le porte manteau humain. Le faire-valoir.
Le maquillage identique, les coiffures élégantes, et les habits dans la directe lignée de la mode Parisienne ou New Yorkaise. Tendance rétro-glam : Robes de soirée évanescentes, satin, plumes et frou-frou de soie.
Collection croisière.

 

— Vingt et un, attend ! s’exclame l’une des assistantes du couturier.
— Oui ?
— Il te faut plus de rouge. Qu’on ajoute du rouge à cette bouche, ordonne-t-elle aux maquilleurs.

 

Aussitôt ils sont trois à fondre sur le modèle qui porte la robe numéro 21. Une jeune femme noire, au sourire éclatant et aux pommettes hautes. Ses lèvres impeccablement dessinées sont rehaussées d’une nouvelle touche de vrai rouge. La même teinte vibrante que celle de la robe de cocktail qui l’habille. Longue, en mousseline de soie, elle laisse deviner autant qu’elle épouse les courbes de son corps. La peau de cette femme, d’un marron chocolat met en perspective la couleur sanguine de la robe. Et c’est exactement pour cela qu’elle a été engagée.
Sa tenue suivante dans le défilé, qu’elle devra enfiler en quatrième vitesse avant le final, sera d’un jaune solaire. Là encore l’effet sera saisissant.

 

— Une Minute ! braille l’homme en costume.

 

— C’est bon Eve, tu peux y aller, glousse un coiffeur après avoir ajouté un peu de laque à son chignon.

 

La belle noire lui adresse un clin d’œil complice et va se mettre dans la file.

 

Des notes de musique s’élèvent dans la salle et se font entendre jusque dans les coulisses, annonçant le démarrage imminent du spectacle.

 

Le petit homme en costard tend les deux mains ouvertes pour donner le décompte. Dix, neuf, huit…

 

Le couturier, Yann Le Goff, nouveau talent de la maison Yves Saint Laurent se ronge les ongles en survolant d’un regard inquiet la rangée de superbes mannequins habillées de sa collection. Sa première vraie collection haute couture.

 

Sept, six, cinq…

 

C’est Séoul, pas Paris, se dit-il pour se rassurer. Mais cela ne reste pas moins son baptême du feu.

 

Quatre, trois, deux…

 

Un !

 

Les filles s’élancent l’une après l’autre, sous la direction du type en costume qui compte les secondes entre chaque départ pour les synchroniser sur la musique.

 

Vient le tour de la robe rouge et de sa femme noire.
Elle a troqué son sourire lumineux pour une adorable moue de vacancière de luxe. Un rien hautaine. Le menton fier et le regard intense, elle marche d’un pas assuré, à longues foulées félines, sur le podium. Elle se déplace sur une ligne droite imaginaire, et cela donne à son déhanché une allure hors du commun.

 

C’est un choix audacieux que de sélectionner un mannequin africain pour une collection capsule présentée en Asie. Eve le sait, elle a tout misé là-dessus justement, en passant les castings en Corée du Sud. Et là, elle s’applique à en mettre plein la vue. Personne ne va regretter d’avoir engagé une panthère pareille.

 

A vingt-trois ans, elle est la plus âgée de ce défilé. Les autres sont presque des bébés. Certaines, encore mineures, sont accompagnées dans les coulisses par leurs mamans. C’est dire l’univers !
Et là, toutes jouent les grandes dames pour donner envie aux riches invitées présentes ce soir de s’offrir cette robe, cette jupe, cette pochette en cuir d’autruche, cette paire de sandales aux talons vertigineux, cette image de femme fatale et désinvolte.

 

Arrivée en bout de piste, Eve prend la pose rituelle, une main posée sur la hanche, avant d’opérer son demi-tour. Les flashs des appareils photo crépitent furieusement.
Là, elle toise l’assemblée de ses yeux noirs, mais en réalité la luminosité violente des projecteurs braqués sur elle l’empêche de distinguer quiconque. Elle ne voit pas, assis au premier rang, quelque part entre une journaliste de Vogue Hong Kong et une fashionista influente, un homme d’une quarantaine d’années, aux traits typiquement asiatiques, flanqués de deux imposants gardes du corps en complets noirs, venu exprès pour elle.

 

Mais elle sait qu’il est présent, et c’est pour lui qu’elle esquisse un sourire en coin avant de se tourner vers les coulisses pour sa marche retour.