« Rouge » – Rencontrez Ophélie

Je vous ai récemment présenté Alexandre, le beau pompier roux de mon roman en cours d’écriture…
Aujourd’hui, je vous présente Ophélie. L’héroïne qui va s’y frotter ! 😉

En avant-première donc, le manuscrit de mon chapitre 2 ♥

 

 

2
Ophélie

 

— Attention ! hurle Baptiste avant de se jeter dans la piscine.
Comme si nous allions nous précipiter hors de nos transats pour échapper aux éclaboussures de sa bombe aquatique…
Parfois, les mecs me fatiguent.

 

C’est un après-midi de juillet, et nous nous retrouvons entre amis après les derniers rattrapages de partiels des uns et exams des autres. Bac + 2, ça n’est pas tout à fait une formalité. Après le lycée, où nous étions inséparables, Célia, Baptiste, Jean-François et moi, nos cursus ont divergés. Et nos vies avec… Mais quand nos emplois du temps différents concordent enfin pour se voir, même si nous ne nous sommes pas vus depuis des mois, c’est comme si nous nous étions quittés hier.
Nous profitons du soleil montpelliérain chez les parents de Célia. Une belle maison nichée en pleine ville, avec du terrain, une clôture arborée et une grande piscine donc. La musique s’échappe d’un téléphone portable posé sur la table basse. Entre nos verres de cocktails et une assiette de mignardises sucrées.
Assise de biais sur mon transat, je picore une onctueuse mini-religieuse, alors que Jean-François m’étale de la crème solaire dans le dos. Il est minutieux, s’il déborde sur le tissu de mon maillot de bain noir Gucci, je fais un scandale.
— Alors, je continue ou j’arrête ? demande Célia, grande sylphide faussement blonde, aux jambes aussi longues que bronzées.
Elle parle de ses études. Hésitant entre une troisième année de fac de lettres où elle s’ennuie royalement, et demander à son père de lui trouver un bon poste.
— Franchement, lui répond Jean-François, t’es planquée à l’université. Tes parents te soutiennent sur tous les plans, tu peux continuer dix ans sans avoir à te poser des questions.
— C’est facile pour toi de dire ça, tu vise un putain de doctorat scientifique ! A trente-cinq ans, t’y seras encore.
— Tout ça pour quoi ? J’ajoute en haussant un sourcil. Tu vas finir prof de maths ?
— Docteur ès robotique ! dit il crânement en levant au ciel les paumes de ses mains pleines de crème solaire.
— Oui, bah en attendant, tu fais mon dos aussi, s’il te plait ? lui rétorque Célia avec une œillade.
Il s’exécute avec plaisir, trop heureux d’avoir une occasion de nous caresser la peau. Nous, les filles, nous avons le chic pour garder certains garçons sous le coude, comme des roues de secours. Ou en l’occurrence, là, comme de gentils esclaves. Ça s’appelle la FriendZone. C’est pratique.
Jean-François est friendzoné depuis l’adolescence. Célia et moi nourrissons pour lui une tendresse bienveillante, mais il est hors de question de lui accorder davantage.
Baptiste, c’est autre chose. Il y a eu flirt et plus il y a quelques années. Depuis, c’est la référence testostéronnée de notre petit quatuor. Lui, son école de commerce ne le préoccupe pas le moins du monde. A vrai dire, il ne se pose sans doute aucune question sur sa vie. Que ça soit tout tracé, ou qu’il s’en foute totalement. Je crois que c’est une question de confiance. Ou de stupidité, le concernant. Mais comment fait-il pour dormir sur ses deux oreilles et s’éclater tout le long de l’année en toute insouciance, alors que le premier grand virage pour nos vies est en train de se dérouler sous nos yeux ?
— Félicitations, au fait ! me sort Célia alors que j’admire le corps de Baptiste en train de sortir de l’eau.
— Hum ?
— Pour ton concours, Ophélie. Tu viens d’avoir le résultat, nan ? Tu es prise ?
— Oui.
— Oh bah t’explose pas de joie, dis donc !
Elle dégrafe son haut de maillot de bain et me tourne le dos, pour l’offrir aux doigts experts de notre étaleur de crème.
— C’était trop facile. Il suffisait d’un bon piston, dit-il pour se venger de ma pique sur le prof de maths.
Je serre les dents. C’est de bonne guerre…
Le pire, c’est qu’il a raison. La Fémis est une prestigieuse école de cinéma à Paris. L’admission se fait sur un concours qui se veut artistique, autant dans l’écriture que dans l’analyse de film. J’ai donné le meilleur, tout ce que j’avais dans le ventre, même ! Mais je sais pertinemment qu’autre chose est entré en compte… Le nom de ma mère sans doute. Maryse Latour, romancière à succès dont les best-sellers ont été adaptés au cinéma et à la télé. Pour peu qu’elle ait passé un coup de fil pour jouer en ma faveur, mon entrée était garantie. Et j’enrage d’y penser.

 

— Attention !
Et un nouveau splash nous éclabousse. Baptiste s’amuse tout seul, mais comme un fou.
— On bouge ce soir ? propose Célia, à la peau prête pour deux autres heures de farniente.
— Moi je suis dispo, signale Jean-François.
— Hum, why not ? dis-je à mon tour. Il y a une fête quelque part ?
— On pourrait aller en boite. C’est plein de nouveaux l’été !
Elle pulvérise de l’eau minérale sur son visage avec une certaine délectation. Cette fille a un patrimoine génétique sublime, et elle le sait. Elle en prend soin à coup de smoothies aux légumes et de cure détox à la Grande Motte. Entre deux Mojitos et deux nuits blanches.
Baptiste émerge de la piscine en s’ébrouant comme un jeune chien. Je l’assassine du regard.
— Et une fête votive ? sourit-il, ravi. Avec des ruraux, des bouseux, et des cassos’. C’est cool, ça change ! Il y en a une à Laroque. Une heure de route de Montpeul’. Thème médiéval !
Je n’aime pas quand il fait le petit bourge supérieur, mais Célia et moi avouons, avec une moue impressionnée, que l’idée n’est pas mauvaise.

*

Le soleil prend tout son temps pour décliner. Il s’étire en nuances orangées sur les vallons qui se dessinent de chaque côté de la route.
Dans ma Mini-Cooper, nous avons déjà l’humeur à la fête. Musique à fond, les hits de la saison. Baptiste est au volant et taquine les nerfs de la petite voiture neuve, pied au plancher. Je le laisse faire, et regarde par la vitre ouverte, étonnée par le décor auquel je ne prête pas autant d’attention d’habitude. L’air s’engouffre joyeusement dans l’habitacle, et ébouriffe mes cheveux lisses. Je suis déjà venue dans le coin une fois ou deux. Pour me baigner, je crois. Mais je ne me souvenais pas de toute cette pierre partout, et du vert de tous ces arbres qui la parsèment jusque sur les flancs les plus escarpés.
— C’est quoi le nom de la rivière qui passe là-bas ? dis-je fort pour couvrir la musique.
— C’est l’Hérault !
Oui, c’est ça. Je me suis baignée dans l’Hérault. Je m’en souviens, et je souris.
Il n’est pas question de baignade ce soir. Quoique, ça va dépendre de la quantité d’alcool ingérée… J’ai troqué mon maillot de bain noir pour une petite robe légère en coton et soie rouge. Un bon compromis entre le coté abordable et simple du coton, et le chic brillant de la soie. J’avais peur de faire trop habillée ou pas assez. Nous avions voté pour le déguisement médiéval, histoire d’aller avec le thème de la fête de village, mais Célia en faisait une jaunisse d’avance, alors nous restons tous contemporains.
J’ai lissé mes cheveux noirs, ce petit carré «déstructuré» –pour reprendre le terme de ma coiffeuse – fait ressortir l’ovale de mon visage et mes yeux clairs. Oscillants entre le vert et le bleu, les gens disent qu’ils sont turquoises. On dit qu’Elizabeth Taylor les avait violets, alors ma foi… Les miens sont si grands que je les maquille de noir-charbon, sinon je ressemble à une foutue poupée.
J’ai été étiquetée gothique à tort au lycée à cause de mon maquillage. Ma peau, trop blanche au pays où l’on bronze six mois par an, y était aussi pour quelque chose. J’en ai joué, j’avoue. Disons que cela a forgé mon image d’artiste de la bande. Je teins encore mes cheveux pour les assombrir, mais j’ai cessé de porter des colliers de chiens à clous autour du cou. Ce qu’on peut être idiot au lycée ! J’en ris encore quand j’y pense. J’ai aussi troqué mes Doc Martins pour des espadrilles compensées. C’est autrement plus féminin, et ça m’affine les jambes, j’adore.
Bref, non : il n’est pas question de finir la soirée dans l’eau !

 

La file de voitures, à l’approche de la petite ville de Laroque où a lieu la fête, présage un monde fou. Nous sommes obligés de nous garer dans une ruelle, tout contre le grillage d’un jardin, et de rentrer dans la ville à pied. Beaucoup ont laissé leur carrosse le long de la route principale, côté roche. De l’autre côté, une enceinte en pierre sur laquelle marchent en funambules les badauds rieurs, surplombe la rivière. Nous les imitons et suivons les fanions et lampions de toutes les couleurs. La musique s’élève dans la nuit, un rythme entrainant de gigue comme je n’en ai entendu que dans les films historiques. En levant les yeux, je comprends mieux pourquoi le thème de la fête de cette commune est l’époque médiévale : elle a gardé une partie de ses remparts et de ses hauteurs creusées dans un bout de falaise. Emportée par la musique, j’esquisse un pas de danse en équilibriste, mes sandales compensées sur le mur au-dessus de l’eau.
Des hennissements et le bruit de sabots attirent notre attention en contre bas. D’ici, dans le début de nuit, à la lumière de torches enflammées et de quelques spots, nous assistons à un défilé de cavaliers et leurs chevaux, déguisés en chevaliers. Ils traversent l’Hérault depuis l’autre berge, sur une partie où l’eau est peu profonde, et arrivent vers notre côté. Toute sourire, je me tourne vers mes amis, aussi étonnés que moi. Nous nous attendions clairement à autre chose. De plus beauf sans doute. Mais pas à un voyage dans le temps !

 

Les musiciens jouent du tambourin et de la flute depuis les terrasses en pierre au-dessus de l’eau. Réaménagées en restaurants et décorées dans le thème de la fête, elles donnent envie d’y faire bombance. Servez- moi des cygnes farcis et de l’hydromel !
— J’adore !
— J’étais sûr que ça serait cool, s’enorgueillit Baptiste avec un clin d’œil.
Mes deux autres potes sont moins enthousiastes que nous. Je saute du muret pour les rejoindre sur le trottoir et nous nous melons à la populace. Nous négocions une table pour festoyer au restaurant déjà bondé. La serveuse est en tenue d’époque, tendance large décolleté à lacets blanc de fille de taverne. Les mecs louchent sur ses seins dorés et ronds comme des miches de bon pain, pendant que Célia mate le petit cul moulé dans un pantalon vert du troubadour qui passe entre les tables déclamer des poèmes. On entend des caquètements de poules, il y a une sorte de marché, et quelques stands sont en train de plier boutique.
— Après manger, je veux aller y faire un tour, dis-je en claquant les paumes sur la table.
— N’importe quoi ! Pour t’acheter une épée ? Tu te crois dans la série « Game of Thrones » ?
— Hé, ça pourrait servir !
Je ris avant de reprendre plus sérieusement :
— Je cherche une idée les gars… J’ai besoin de tourner un truc cet été. Il me faut un film pour la rentrée.
La serveuse se penche allègrement près de Baptiste et Jean-François en nous servant les apéritifs. Nous trinquons et buvons de la bière avec joie. Ça me change du mojito ou du cosmo.
— Pourquoi tu as ‘ besoin’ d’un film ? reprend ma copine en sirotant sa boisson avec délicatesse.
Je m’assombris d’une moue contrariée…
— Pour envoyer du lourd dès septembre.
— Tu as un truc à prouver, soulève Jean-François, pas rancunier.
— Quelque chose comme ça, oui.
— Le médiéval, c’est hyper déjà fait.
— Je sais. Je cherche juste une idée. Pas forcément un scénario historique ! Et la location des costumes, niveau moyens, je suis trop court. J’y pense depuis tout à l’heure. Il me faut une idée. Un truc qui décoiffe. Un sujet sur lequel je peux m’exprimer artistiquement aussi. Caméra au poing, tu vois ? Super ‘cut’, super haletant.
— Documentaire ?
— Par exemple ! Mais en plus « choc ».
— La seule chose de choc ici, c’est cette petite serveuse, sourit Baptiste en la dévorant des yeux sans pudeur.
— Commande-nous à bouffer !

 

La soirée bat son plein, et après avoir trop mangé, nous participons aux spectacles en allant trop boire. Ici un vendeur de vin nous fait goûter ses merveilles. Je prends sa carte pour m’en offrir deux caisses avant de partir à Paris. Là une couturière sur cuir nous fait essayer des tenues. Je termine habillée en archère, une tunique cintrée en cuir fauve sur ma peau nue. J’y laisse un chèque et roule ma robe rouge en boule dans un sac. Plus loin, on goûte du saucisson rustique, un truc à base de taureau, et on arrose ça avec du rosé.
On se fait des amis, des jeunes locaux, qui chantent des chansons paillardes à tue-tête en buvant au goulot. Le cracheur de feu m’hypnotise, la harpe me berce, je tète une cervoise et laisse un bel inconnu me faire du charme. Les yeux mi-clos, à la lueur des flammes, il me caresse les jambes et je suis ailleurs.

 

Je ne pense plus à cette idée de film qui me manque, ni à mon déménagement dans deux mois. Ma vie prend son virage et je lui souris. Comme je souris à ce grand brun avant de l’embrasser. Notre baiser sent l’alcool et le tabac. Sa peau sent la chaleur du moment. Je croque sa bouche avec autant de gourmandise que je m’apprête à croquer mon destin et ma carrière de cinéaste. J’ignore son nom, mais le mien aussi n’a soudain pas d’importance. Je ne rêve que de me faire un prénom. Ophélie. Je signerai mes long-métrages comme ça : Ophélie L. Effacée la grande Latour !
Je ris contre une épaule nue de l’inconnu que je déshabille dans l’ombre d’un banc reculé. Ce mec, je vais n’en faire qu’une bouchée. J’ai chaud ! Une large rasade d’une liqueur que je ne reconnais plus me rafraichit la gorge, où l’homme y plante des baisers.
Je ris, je ris encore, au rythme des tambours. Dans le piaffement des chevaux, les cheveux dans la paille, je ris et la tête me tourne. L’écuyer me plait. Je dois avoir un préservatif dans mon sac et je veux clôturer cette soirée en beauté par une belle chevauchée.
Mais le tournis se fait trop fort et un hoquet bloque mon souffle, juste avant d’aller plus loin…
Et je m’effondre dans le noir.

 

Alexandre et Ophélie se rencontrent au chapitre 3. Mais je ne vous en dévoilerais sans doute pas plus, pour ne pas gâcher votre plaisir à la sortie du livre l’an prochain ! 😉