Tout Feu Tout Flamme

Octobre 2014, la marque de lingerie Etam organisait un concours de nouvelles pour accompagner leur gamme de pyjamas « connectés ».
thème : « Moi en mieux ». en 10 000 signes.
Les résultats tombèrent en février 2015 : ma petite histoire faisait partie des 20 lauréates !

Une immense joie et une grande fierté. Agathe, membre de l’équipe WeLoveWords m’a gentiment représentée lors de la soirée de remise des prix à Paris. J’ai gagné un recueil de nouvelles de Marie Desplechin, présidente du jury, et une carte cadeau Etam. J’adore le livre et j’adore ce que je me suis offert avec la carte cadeau, haha! ♥
Mais j’aime surtout cette petite histoire de coup de foudre…

Mon premier héros roux, un ton volontairement léger, un titre prémonitoire (c’est antérieur même à l’idée de « La Love Compagnie »!), et des détails que l’on retrouve dans mes écrits plus tard.
Je la republie aujourd’hui pour votre plaisir de lecture.

 

Tout Feu, Tout Flamme

Mon horoscope, j’y crois lorsque cela m’arrange.
Quand il me prédit une journée difficile, par exemple, que les astres n’ont pas l’air sympathique avec mon signe du zodiaque, je peux prendre ma journée pour rester sous la couette. Ou décider que ce n’est qu’un tas d’inepties.
Du style : «aujourd’hui, prudence avec les décisions pécuniaires.»
Si j’ai prévu d’aller faire les soldes, je passe outre.

 

Mais ce matin, alors que je sirote mon café colombien trop chaud en jetant un œil ensommeillé sur ma tablette, le programme du jour est vraiment alléchant.
«Bélier : Tout feu, tout flamme.»
Comment ne pas prendre cette mystérieuse expression au sérieux ?
Ce sont mes étoiles qui le disent !
La journée s’annonce soudainement très excitante. Et même mes tartines à la confiture de figue sont déjà plus savoureuses. Je les dévore avec un grognement joyeux tout en concoctant mentalement ma tenue.
Oui, qui dit destin aventureux –j’interprète la prédiction- dit tenue d’aventurière.
Bon, une Indiana Jones des villes se doit juste d’être parée à toutes les situations.
Avec mon travail de comptable, j’en déduis que les émotions fortes et brûlantes en question ne viendront pas de là. Ce n’est pas la saison des bilans financiers.
Le chat qui ronronne sur le canapé ne va pas m’offrir de surprise non plus.
Ne reste que les hommes.
Han… les hommes…
Une rencontre ?
J’ai une forme d’enfer rien que d’y penser. Alors soit les planètes s’alignent en ma faveur, comme prévu, soit je les force !

 

Je fouille ma penderie et mes tiroirs, en quête de ce que je porterais pour sortir le soir.
Pour aller au bureau toute la journée, oui absolument.
Hésitations : Escarpins noirs et robe bleu nuit. Pantalon cigarette gris et veste de blazer poudré. Jupe sombre à sequins et chemisier lavallière écru. Body léopard –mais d’où sort il celui-là ? -, jean et talons compensés. Etc…
Non, ça ne va pas. Et la mini-jupe rose bonbon que Laura a oubliée chez moi ne convient pas non plus. Entre nous, elle taille petit.
Le classicisme me désole à la vue des vêtements étalés sur mon lit. Il va falloir que je change un peu les coloris de ma garde-robe.

 

Cette petite robe noire est pourtant craquante.
Si je la tente avec du rouge à lèvres ? J’ose rarement davantage qu’un gloss un peu rosé, mais j’ai un tube de vrai rouge offert par ma mère à noël dernier. Rouge-rouge. Incendiaire.
Parfait !

 

Quelques recherches plus tard je débusque une boite à chaussures, ensevelie sous une pile de magazines datant d’avant la rupture entre Brad Pitt et Jennifer Aniston. On garde de ces choses inutiles dans nos vies…
La paire de petits trésors cachés dans le carton, en revanche, c’est une pépite.
Qui vont peut-être faire mal aux pieds de n’avoir jamais été portés, par contre. Des escarpins en cuir vernis à fine bride. Rouges. Restons dans le ton.

 

Et quitte à jouer la carte de la jolie poupée, je décide de soigner les dessous.
Ma grand-mère dirait qu’on ne sait jamais. «Imagine que tu fasses un malaise dans la rue et que les pompiers te transportent à l’hôpital». Merci Mamilie ! L’idée d’avoir une brigade de soldats du feu penchés sur mon ensemble soutif-culotte dépareillé me hante depuis l’adolescence.
Alors je coordonne ma plus élégante dentelle.

 

La météo me promet une douce température. L’impasse est faite sur les collants. J’ai eu raison de m’épiler hier.
Cheveux coopératifs, frange lissée.
Le trait d’eye-liner me donne du fil à retordre. Pourquoi, mais pourquoi les deux cotés ne sont-ils jamais identiques ?
Et l’application du rouge à lèvres se fait quasiment toute seule. Hum, je devrais en porter plus souvent, me dis-je en m’admirant dans le grand miroir.
«Ma Chérie tu es superbe !» Je félicite mon reflet avec l’accent latino d’une présentatrice de mode.

 

L’heure tourne et je cours au bureau. Le cœur enflammé, l’allure impeccable et le sourire jusqu’aux boucles d’oreilles.

 

Les compliments étonnés de mes collègues valent le détour. Les regards des hommes aussi. Je n’ai pas l’habitude alors je rougis, ravie.
Mais mon regard pétillant, à l’affut du signe du destin annoncé, s’estompe au fil des heures. Parce que rien ne se produit de toute la matinée…
A midi, vaguement vexée mais toujours vaillante, je boude la cantine de l’entreprise. C’est dehors qu’il va se passer quelque chose. Les astres sont logiques.

 

Avec de telles chaussures et une si jolie tenue, il faut redoubler de précaution en marchant dans la rue. Jungle urbaine pavée de bonnes intentions. Au propre comme au figuré : les caniveaux, dénivelés des trottoirs et pavés en pierre, justement, rendent le parcours compliqué. Je n’y avais jamais prêté attention auparavant, mais j’apprécie de ralentir mon pas en conséquence.
Il fait bon. Je me sens belle. Le monde est à moi !

 

Je jette donc mon dévolu sur un petit café-restaurant au nom poétique. «Vingt et un, Quai des possibles». Totalement de circonstance.
Ma table ronde en terrasse ombragée est mignonne comme tout, et j’y commande une salade composée en observant autour de moi du coin de l’œil de biche.

 

Des employés échappés par trios de leurs bureaux, un couple qui minaude à l’écart, une maman équipée de poussette qui s’offre une pause expresso…

 

Et Lui.

 

Juste une table à ma droite, un homme concentré à écrire au crayon sur un beau carnet ouvragé.
Roux. Mais vraiment roux. Flamboyant ! Comme on en croise rarement.
J’en avalerais ma gorgée d’eau gazeuse de travers tellement je suis surprise par l’évidence.

 

Mon cœur bat la chamade, et le fil de mes pensées suit l’étude du spécimen sans discrétion.
Il parait à peine plus âgé que moi. Les cheveux courts avec un rien de flou sur le dessus. La barbe, d’une teinte un peu plus claire, taillée en un bouc entretenu. Des taches de rousseur, bien sûr, des deux côtés de son nez fin, qui grignotent jusqu’à ses tempes.
Et c’est fou le charme que cela lui donne.

 

Il me sourit en haussant un sourcil interrogateur.
Mince ! Prise en flagrant délit de coup de foudre !
Cramoisie, je détourne promptement les yeux et replonge dans mon assiette de feuilles de chêne–Bayonne–tomates. Délicieuse au demeurant.

 

Je fais un effort pour me tenir digne et gracieuse en commandant un dessert au chocolat, plus un café. Mon bel inconnu est toujours là, à siroter sa tasse de thé en travaillant, et je cherche à gagner du temps.
Je n’ai cessé de l’observer en biais. Sa chemise vert-forêt, entrouverte sur sa peau pâle. Les manches retroussées, des avants bras finement musclés et de grandes mains.
Son jean délavé et ses simples chaussures en toile lui donnent un air d’artiste. Et qu’est-ce qu’il griffonne, d’abord, sur son carnet ? Un poème ? Un dessin ? Un plan machiavélique de Casanova?

 

Si c’est bien de lui que mon horoscope parlait ce matin, je ne peux pas le laisser filer comme ça, à la fin de ma pause déjeuner. Je m’en voudrais de fâcher ma bonne étoile.
Même si je m’en moque la plupart du temps. Là, non !
Il est peut-être l’Amour de ma vie.

 

J’essaye d’imaginer son prénom –Laurent ou Yannick ?- et de trouver comment l’aborder. Lui sauter dessus, en lui annonçant mon histoire d’oracle de pacotille ne semble pas une très bonne idée…
Quoi que.
On a dit : aventurière. Et que ferait une aventurière, hum? Elle affronterait le danger. Parfaitement. S’il est vrai que ce charmant rouquin n’a rien d’un crocodile, après tout, qu’est-ce que je risque ? Au pire il me prendra pour une exquise folle. Mais de fait, aujourd’hui, je le suis.

 

Une profonde inspiration avant de me décider à agir, et son regard noisette me cueille juste à ce moment-là. Sauf qu’au lieu de fuir son regard, je le gratifie de mon plus grand sourire. Avec le rouge à lèvres glamour, je l’espère irrésistible.

 

Prendre mon sac, ne pas le lâcher des yeux, afficher un air un tant soit peu naturel, et venir à sa table, juste en face de lui. Je m’assieds, les mains bien à plat de chaque côté de son carnet de notes.

 

Et quand je m’adresse à lui, qui arbore un petit rictus décontenancé, c’est encore mieux que dans mes films romantiques préférés.
— Je sais, c’est dingue mais… Est-ce que je peux vous donner un baiser?

 

L’éblouissant inconnu écarquille les yeux, pris de court, mais son sourire s’élargit. Han, je fonds.
Mon ventre s’est noué, mes jambes profitent de ma position assise pour trembler, et s’il me dit non, qu’est-ce que je fais?

 

Sa voix est sympathique, teintée d’un chaleureux amusement.
— Comme ça? Sans raison?

 

Moi, j’ai perdu les miennes de voix et de raison…
Elles doivent s’être enfuies ensemble à l’autre bout du monde, parce que la seule réponse que je me sens capable de faire est un vif hochement de tête affirmatif.

 

Il se lève alors tranquillement et je prends acte de toute sa stature. Ce qui n’arrange pas mes émotions…
Quand il se penche vers moi, au-dessus de la petite table, un rayon de soleil s’accroche dans ses cheveux en un éclat cuivré. «Tout feu, tout flamme» me revient à l’esprit et mes hésitations disparaissent. De toute façon, je brûle, alors je ne suis plus à ça près.

 

Je me redresse dans un seul mouvement. Tandis que ma chaise tombe avec fracas à la renverse, j’ai les deux mains tendues vers ce visage offert. Mes doigts glissent sur la peau diaphane, sur les cheveux roux, jusqu’à sa nuque.
Et déjà, parce que c’est ainsi, parce que c’était écrit, et que j’en ai follement envie, je pose délicatement mes lèvres rouges sur sa bouche.

 

Ce premier toucher, si léger soit-il, est une véritable étincelle.
La seconde d’après le baiser a gagné en intensité. Les mains de mon inconnu encadrent mes joues incandescentes. Il goûte ma bouche et je lui cède la moindre goutte de mon souffle avec plaisir.

 

Quand il laisse un espace infime séparer nos lèvres hors d’haleine, j’ai envie de lui avouer que personne ne m’a jamais embrassée – embrasée!-comme ça.

 

— On n’a même pas pris le temps d’échanger nos prénoms, susurre-t-il en souriant.  Sylvain. Et toi?
— Je ne sais plus, dis-je en retenant un rire d’ivresse.  Nina… je crois.

 

Merci l’horoscope.
Humm… merci mon audace!