Vivre de sa plume

 

Ce matin, sur mon fil d’actualité facebook, j’ai vu passer cette jolie image. Tiens, une journée du droit d’auteur… Est ce que c’est comme pour la journée de la Femme : une occasion de faire le point sur la situation?
J’ai décidé que c’était le moment propice pour vous parler de l’envers du décors. Sans aigreur ni faux semblant.
Le moment idéal pour vous parler des difficultés financières d’une vie d’écrivain.

« Ça va bien pour toi ! » , m’a dit un ami récemment. Il se basait sur les photos du Salon du Livre de Paris, sur ce qui s’échange sur les réseaux sociaux au sujet de ma vie d’auteure. Il a pensé, naïvement, qu’à partir du moment où j’avais un peu de reconnaissance professionnelle et artistique, à partir du moment où j’étais publiée chez un grand éditeur, je gagnais ma vie confortablement. Un petit coté « han la chance, elle fait ce qui lui plait et elle est payée pour ça ».

Alors, oui, ça va bien pour moi, merci 🙂
Mais non, comme 95% (voire plus!) des écrivains français, je ne vis pas de ma plume.

« Vivre de sa plume » d’ailleurs est une notion assez suggestive. Cela va dépendre de ce que chaque auteur considère comme son minimum de revenu vital.
Pour certains, avec des crédits immobiliers, des enfants, une situation, un confort matériel, ce minimum sera élevé. Disons 2000 ou 3000 € par mois, par exemple.
Mon minimum vital est autrement plus bas : à 600€ / mois (soit un demi smic), je vais considérer que c’est un excellent début.
Je n’ai pas de crédit, j’ai peu de dépenses, deux enfants avec deux pensions alimentaires, et une allocation logement. Ceci expliquant cela.

Beaucoup d’auteurs… non, la majorité des auteurs, ont un travail à coté. Parce que écrivain, en France, n’est pas considéré comme un métier. Si c’était le cas, nous serions mieux payés pour nos livres. Or ce que vous ignorez, vous lecteurs, c’est que l’auteur est le moins bien doté de la chaîne du livre.
Tout le monde vit du livre, que ça soit l’éditeur, l’imprimeur, le distributeur, le libraire… sauf l’auteur !

Revenons au boulot à coté, ensuite nous parlerons des droits d’auteurs.
Donc le boulot :
J’ai fait le choix depuis deux ans de me consacrer à 100% à l’écriture de mes livres et au lancement de ma carrière. Ce choix a été délicat, et si j’ai pu le faire, si j’ai pu quitter le monde salarié pour le faire, c’est parce que j’avais un mi-temps (imposé) de secrétaire polyvalente, payé au smic, situé à une heure de voiture de chez moi, et extrêmement peu épanouissant.
Vous voyez ce que je veux dire?
Un auteur (homme, donc) qui gagne bien sa vie (+ de 2000€/mois) dans un taff un peu important, ne va pas se risquer à tout plaquer pour écrire.
De même, une auteure institutrice ou professeure (au hasard, n’est ce pas…) , ne va pas claquer la porte de l’éducation nationale, quitter une certaine assurance professionnelle et laisser nos petites têtes blondes désœuvrées, pour se risquer à devenir écrivain à plein temps !
Non. Ces collègues là, écrivent sur leur temps libre. Le soir quand les enfants sont couchés, pendant les congés, les dimanches. Ils écrivent surtout pour le plaisir d’écrire (ce qui, ne nous méprenons pas, est aussi le cas des écrivains à plein temps). C’est juste de l’ordre du loisir.
D’ailleurs, ils écrivent sous un nom de plume. Pour préserver leur identité de tous les jours, leur travail et leur famille. Pour bien séparer les deux…
Parce que si il y a un phénomène de starisation de certains écrivains, c’est encore assez mal vu d’être un auteur. Ça a un petit coté artiste amateur, comme faire de la guitare dans son garage.

— Tu fais quoi dans la vie?
— Romancière.
— Ah c’est cool. Non mais t’as un VRAI métier à part ça, hein?

Parce qu’en dehors des stars (et pourtant on est vite pris à tord pour une star pour peu qu’on soit actif sur les réseaux sociaux…), les gens se doutent qu’on ne touche pas des milles et des cents pour nos ouvrages.
Mais ils n’imaginent pas à quel point.

Droits d’auteur, donc. L’équation est hyper compliquée.
Je vous cite mon exemple, en toute honnêteté. Et avec respect pour la Maison Harlequin, avec qui j’ai le plaisir d’avoir signé.
J’ai livré le manuscrit du roman « Miss Exquise » en avril 2015.
Le contrat d’édition a été signé avec Harlequin-HQN en juillet 2015.
Le roman est sorti en mars 2016.
Les droits d’auteurs seront versés en avril 2017.
Est-ce que vous voyez déjà l’un des soucis se profiler là? Comment je fais pour manger, payer mon loyer et tout, entre le moment où j’écris mon livre (il me faut 5 ou 6 mois pour un roman), où il passe toutes les étapes avec succès jusqu’à sa publication, et le moment où mes droits d’auteurs sont calculés sur les ventes ?
C’est à dire, comment je vis pendant 2 ans ?!

Là, normalement, il existe un petit truc sympa nommé « A-Valoir« . C’est à dire une avance sur les droits d’auteur, estimée en fonction du potentiel de vente du livre, qui est versée à la signature du contrat et qui sera déduite des droits d’auteurs calculés après la première année d’exploitation.
C’est honnête. En principe.
C’est sensé permettre à l’auteur de vivre en écrivant son roman suivant, dans l’attente des publications et donc de ses dividendes.
Pour moi, ça serait pas mal, avec mes petits besoins. Si je touche, disons 3000€ en à valoir pour un roman qui m’aura demandé 5 mois de travail, je suis contente.
Seulement voilà… les grosses maisons ne versent pas un tel montant aux petits auteurs encore inconnus, et la plupart des maisons d’édition de taille moyenne ne versent même pas d’avance!
Pour un premier roman, souvent les à-valoirs sont autour de 1000€.
Chez Harlequin, c’est plus de l’ordre du symbolique. Avec mon avance, je me suis offert une paire d’escarpins, certes luxueux, mais soldés à 150€.

L’à-valoir est donc déjà un problème.
Mais le % des droits d’auteurs en est un aussi.
Saviez vous qu’en moyenne un auteur touche 5 à 8% sur un livre imprimé? C’est à dire que si vous achetez un livre disons 9€, et que l’auteur à signé à 8%, il ne touchera que 0,68€.
(oui parce que c’est 8% sur le prix du livre HT. TVA à 5,5%. Hahaha ! ça veut dire que si l’auteur signe à 5% , il touche moins que l’état sur son livre…)
Alors pour en vivre, il faut en vendre beaucoup, des livres, à ce compte là !

Certains auteurs se tournent vers l’autoédition pour palier à cela.
Entre autres raisons, disons.
Je publie d’ailleurs « La Love Compagnie »  moi-même. En tant qu’auto-entrepreneure, avec toute la paperasse que ça implique.
Là, les délais sont plus courts. Mes dividendes sont plus importantes (60% en moyenne) et je les touche au bout de seulement 2 mois. Cela me permet un tout petit revenu, en attendant que de plus en plus de lecteurs découvrent mes histoires et mon travail. Un tout petit petit revenu, car en tant que ma propre éditrice, je n’ai pas la force marketing et le lectorat historique d’une maison d’édition traditionnelle.
Certains auteurs indépendants sortent leur épingle du jeu, et c’est beau à voir. Mais là encore, ne vous leurrez pas : c’est rare.

Je crois que je viens de vous démontrer qu’il est mathématiquement très compliqué de « vivre de sa plume » pour quasiment tous les écrivains français.
Et que c’est même impossible pour de jeunes auteurs. La chance d’être publié chez un grand éditeur ne fait pas tout. Il faut écrire encore, et être publié encore et encore, pour espérer un jour que nos histoires et notre passion nous permettent, à elles seules, de vivre convenablement.

Je ne sais pas comment nous pourrions améliorer le système. Nous sommes nombreux, et le marché du livre est aussi prolifique que saturé.
De vrais à-valoir, déjà. Et un % de revenu plus important sur le prix du livre aussi. Mais surtout un circuit de calcul plus court. Au trimestre, par exemple.
Nous sommes des artistes. Nous ne voulons pas devenir des salariés de maisons d’édition. Mais, pour ma part, je ne veux pas non plus avoir à pisser de la copie au kilomètre (pardonnez moi l’expression) pour pouvoir manger.
Je privilégierai toujours la qualité à la quantité. C’est d’autant plus idiot qu’il faut absolument que j’écrive davantage, soit dit en passant.

Pour être sincère jusqu’au bout, je vous avoue où j’en suis, là, de suite, à ce sujet de « vivre de ma plume » :
En plus d’écrire et de proposer mes manuscrits aux Maisons d’Edition, je vais constituer un dossier auprès de ma région dans l’espoir d’obtenir une bourse d’aide à la création. Petit montant alloué à un projet de livre précis.
Et je vais refaire mon curriculum vitae… dans la perspective de trouver de petits contrats à durée déterminée, à mi-temps, près de chez moi…

J’imagine déjà l’entretien d’embauche :
— Pourquoi désirez vous postuler pour cet emploi ?
— Mais parce que je suis romancière, monsieur !